30. le temps, côté sauvage

Aujourd'hui, j'ai besoin de fraîcheur. Je m'applique à sortir de la morosité de cet hiver qui s'étire glacial. Jamais travaillé aussi fort pour m'échapper de ce qui me coupe la peau comme un vêtement trop petit. Je me souviens d'un jour, il me semble ce matin qu'il y a de cela très longtemps et j'y ai repensé souvent, Jo m'avait suggéré d'écrire sur le temps. C'était quand j'ai recommencé à lire À la recherche du temps perdu, je crois. Ce jour-là, j'avais répondu à Jo quelque chose comme : écrire sur le temps, moi ? Des fois j'ai l'impression que je ne fais que ça. Sauf que pas assez. Pas vraiment. Ce matin je pense au temps. Le temps c'est le premier baiser du matin, au parfum de sommeil et de rêves. Le temps, c'est une paire de vieux souliers usés que l'on veut continuer à porter, une montre arrêtée à dix heures et dix, une peine d'amour, un accouchement, un gros livre ouvert à la page du milieu, toutes les premières fois, les départs, un bain bouillant. Sans espace à remplir, sans air à respirer, sans personne pour l'imaginer, le temps n'existe pas. Le temps c'est comme les dieux et les mythes : une invention humaine qui ne prend de sens que lorsque nous la déshabillons des croyances et idées reçues pour découvrir sa maigreur brune immobile collée au côté sauvage de la terre et des géraniums.

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