39. quand tu liras

Quand tu liras, la maison sera silencieuse. Et tu liras la tête penchée, silencieuse. Quand tu liras, je te verrai tout entière. Et tu seras tout pour moi. Et la maison ne sera jamais vide, ni toi.

Il y a tout en nous. Il y a quelqu'un. Il y a en nous une attente de toutes les couleurs et de toutes les formes du ciel et de la mer, de la terre et des forêts, une attente de toutes les couleurs des yeux et de la peau et des cheveux et de tous les pelages et plumages. C'est l'attente de toutes les choses et des mondes et des autres. Elle est en nous, patiente comme les pierres et les glaciers. Impatiente comme l'air, le vent, les éclairs et les étoiles filantes. Elle ne ressemble à rien, sinon peut-être à l'extrême pointe d'un désir. Cette attente a toujours été là. Nous avons toujours porté en nous l'autre et le monde, quelqu'un.

C'est avec le début de l'enfance que l'attente a commencé - nous y étions le maître de nos domaines, quelque chose comme un champ de longues herbes vertes ondoyant sous le vent.

Quand tu liras cette page du journal, j'aurai relu plusieurs fois la page 83 d'Une petite robe de fête, de Christian Bobin. J'aurai refermé le livre, et j'aurai recopié la page 83, après l'avoir d'abord réécrite à mon idée et à mon désir. Pour toi.

Je crois que nous avons tout à fait le droit de réécrire les textes comme bon nous semble. N'est-ce pas ce que npous faisons en les lisant ? J'aurais pu m'inscrire en faux [expression archi comique], et le faire en élaborant toute une thèse. J'ai plutôt choisi l'exercice de style, selon un procédé littéraire qui n'est pas nouveau et que je n'ai pas inventé. Mais pas facile. Si l'auteur avait remplaçé son nous par un moi ou un je, j'aurais peut-être mieux compris et accepté son point de vue. Il a tout a fait le droit de penser qu'il n'y a rien en lui.

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Il n'y a rien en nous. Il n'y a personne. Il n'y a en nous qu'une attente sans couleur et sans forme. Elle n'est l'attente d'aucune chose. Elle est en nous comme de l'air mélangé à de l'air. Elle ne ressemble à rien, sinon peut-être à l'extrême pointe d'une lassitude. Cette attente n'a pas toujours été là. Nous n'avons pas toujours été rien, personne. Dans l'enfance nous étions tout et dieu n'était qu'une part infime de nos domaines – quelque chose comme un brin d'herbe dans un pré.

C'est avec la fin de l'enfance que l'attente a commencé. C'est après notre mort que nous avons commencé à attendre.

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