dans mon bateau

Quand j'aime un livre, quand dans un livre je rencontre des questions qui me font l'effet d'un coup de poing dans le front [ou pire quelque part ailleurs] il m'arrive de le relire en entier, ou par morceaux choisis, plusieurs fois. Je ne le range pas avant des mois ou même des années, je le garde à proximité soit sur ou dans la table de chevet, sur le bord d'une étagère du bureau ou encore en bas, sur une des tables de cette grande pièce où je passe une partie de mes journées quand j'arrive à sortir de mon lit ou à rentrer de dehors les mains et les pieds gelés.

Dans cette pièce qui occupe tout le rez de chaussée, sauf un coin aménagé en salle d'eau et un autre en salle de lavage tellement grande que j'y ai aménagé une chambre à coucher avec la planche à repasser debout en permanence c'est bien pratique, les murs ont été abattus et au milieu il y a la cheminée avec un âtre ouvert sur deux de ses faces par une porte vitrée, ainsi le feu qui brûle est visible presque partout où je me trouve. Et derrière les fenêtres qui font le tour, il y a le fleuve qui glisse.

D'un côté un grand divan rouge clair avec des tables basses et des fauteuils, un meuble pour le son et les images [vieille petite télé, vidéo, cd, dvd], et de l'autre la longue table en merisier avec ses huit chaises tout autour. Mon bureau est en haut et c'est là que j'écris, ou dans mon lit. Mais de temps en temps, comme aujourd'hui, j'installe le portable sur un bout de la table de ma grande pièce bateau pour naviguer une petite page de journal on line.

Quand je lis un livre marquant, prenant, je veux lire tout ce que son auteur a écrit. Je n'y arrive pas toujours. En fait, il y a très peu d'écrivains dont j'ai lu tous les livres. Même pas ceux que j'ai rencontrés et que je connais un petit peu, quelques-uns de mes contemporains.

Hier j'ai relu Prochain épisode, un roman baroque signé Hubert Aquin. Édité pour la première fois par le Cercle du livre de France en 1965. On a décrit l'apparition de ce livre comme un « coup de tonnerre dans le ciel de la littérature québécoise ». J'imagine sans peine l'explosion pétaradante et sifflante que ça a dû être.

Le Prochain épisode que j'ai entre les mains, je l'ai déniché dans une librairie d'occasion [éd. Leméac, 1992]. Qu'est-ce que j'ai lu d'autre, de Hubert Aquin ? L'antiphonaire. C'est tout. J'ai honte un peu. Mais comment faire pour tout lire ?

Vendredi dernier, j'ai commandé Neige noire à la librairie l'Option. Ce que je me propose de lire, du même auteur, d'ici Noël : ses romans : Neige noire, Trou de mémoire et L'Invention de la mort ; un essai : Point de fuite ; et Blocs erratiques, des textes polémiques et politiques rassemblés et présentés par René Lapierre. Et relire L'Antiphonaire.

Petit extrait de Prochain épisode, à la page 119. Pour ce qui fait écho :

[...]Le réel autour de moi, en moi, me distance : mille cristaux ébouis se substituent à la fuite du temps. Je suis arrêté dans ma course. Rien n'avance sinon ma main hypocrite sur le papier. Et de ce mouvement résiduaire qui s'éternise, j'induis l'oscillation cervicale qui le commande, onde larvaire qui survit imperceptiblement pendant le coma et le contredit, puisqu'elle contient le principe même de son contraire. Mon écriture courbée témoigne d'une genèse seconde qui, réduite à zéro, ne l'est pas tout à fait pour la seule raison que ma main ne s'arrête pas de courir. Donc, ma torpeur n'est rien qu'une mort subite et passagère. À partir du trajet vibratoire de ma main, je déduis qu'un fleuve démentiel se décharge dans ma veine céphalique et charrie, dans son tumulte, mes noms, toutes mes enfances, mes échecs et ce qui reste de mes nuits d'amour. Ce filet impur qui jaillit sur le papier me transporte tout entier, dans le désordre d'une fuite. Nil incertain qui cherche sa bouche, ce courant d'impulsion m'écrit sur le sable le long des pages qui me séparent encore du delta funèbre. En avant de moi, m'attendent les actes inédits : des châteaux, des femmes, des heures et des siècles ; m'attendent aussi des chapitres entiers sur la guérilla en plein Montréal et la chronique, suicide par suicide, de notre révolution hésitante.

Aquin se suicide le 15 mars 1977.

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