Je disais donc que, en ce moment, je suis habitée par la peur et ce n'est pas pour rien. La peur est plus que le sujet, c'est le coeur du roman sur lequel je travaille. Mais il n'y a pas seulement ça. Je devrai monter encore une fois marcher dans le bois, y retourner et continuer plus loin parce que j'ai ressenti la peur la dernière fois : j'ai traversé un grand champ et au bout de ce champ il y avait une autre grande forêt et le sentier était plus sombre, j'ai eu peur de m'y engager et j'ai fait demi-tour. Y retourner dès que possible donc, et dès demain matin.

Demain matin je me lève et je pars dès que j'aurai mangé un peu. Il n'y a que dehors que j'aimerais vivre. Dehors dans la nature où je me sens seule sur la terre, si loin de tout humain et ce jour-là, même pas d'animaux. Pas d'oiseaux visibles non plus. Que des cris aigus dans les sous-bois et pas de chants. Ces jours-ci les oiseaux ne chantent pas ou peut-être je ne les entends pas.

Je n'aurais jamais voulu l'avouer avant aujourd'hui, mais j'avais peur en marchant. Peur d'arriver face à face avec un ours ou un loup, peur d'être attaquée, griffée et dévorée, peur de rencontrer un homme qui me dise que je suis chez lui et que je n'ai pas le droit de marcher sur ses terres, peur d'être attaquée, battue, tirée par les cheveux, violée, tuée à coups de pieds, de poings, de couteau, de fusil, ou égorgée. Peur de tomber dans un trou, un piège. Peur de trébucher et de me casser une jambe et de rester là des jours et des semaines et de me faire bouffer par des aigles et des corbeaux, peur de me perdre. Peur d'avoir peur.

Le pire que j'ai vu c'est deux trous de siffleux, rien pour foutre la trouille à quiconque. Je n'ai rencontré personne. Et pourtant j'avais peur des images et des histoires de peur qui grouillent dans mon imaginaire.

J'ai vu deux trous de siffleux et d'autres traces aussi. Que j'apprends à reconnaître : la forme du corps d'un grand orignal qui a dormi au milieu d'un bosquet de trembles, le secret murmure d'un ruisseau au fond d'un petit ravin, un craquement dans les hautes branches d'un pin suivi du battement d'ailes d'une perdrix.

Beaucoup réfléchi au travers des pistes pas toujours lumineuses d'évidences. La plupart du temps, des sentiers sombres et pas débroussaillés depuis des dizaines d'années. Sans jamais oser penser à ce qui a pu se passer avant. Ce qui me ramène par la peau du cou à ma propre vie.