Il se passe quelque chose avec ce journal, qui m'en éloigne. Quelque chose qui prend l'allure d'une grande lassitude, d'une insidieuse et lente nausée.

Dépasserai-je la vague morte ? D'où cela me vient, et à quoi cela pourrait me conduire, je ne le sais que trop bien.

Je m'applique à la patience, à la fidélité. À moi-même. À l'autre. Et à lui, aussi. À tracer parcimonieusement les quelques lignes du matin au sortir d'une nuit trop courte et agitée.

Le mal de dos se précise, se focalise autour d'un point central entre les omoplates. Me grimpe le long du cou et pèse. La peine, encore.

J'ai creusé des lacs dans la nuit debout. À pleines mains les raisins défaits, chauds. Les yeux fermés.

Je ne fais pas le vin. Je n'élabore pas, rien. Le vin se fait tout seul. La mouture chauffe et bouillonne. Aux quatre heures, je plonge l'épais « chapeau » de pelures flottantes, remonte le jus par-dessus. Plus le liquide rougit et goûte piquant, plus les raisins se vident et troquent leur belle couleur bleu noir pour un prune délavé.

Le vin entre dans le jour cinq de sa « macération / fermentation ». Cela se passe dans une petite chambre fermée. Sur une table en pin, dans une cuve blanche entourée d'une chaude couverture en polar de couleur bourgogne. Il ne doit pas « prendre froid », ni « avoir trop chaud ». Je vérifie la température deux fois par jour avec un thermomètre spécial, mais les mains et le nez - le souffle - apprennent vite et savent déjà.

Ma peau le sent et je reconnaîs, avant de les lire, les chiffres : comme un tic-tac, cela oscille et se promène de 26° à 30°C. Le vin se fait tout seul. Je ne fais que l'accompagner. Assister à son fleurissement.

Les nuits sont blanches. Courtes et froides. J'ai vu une lune ronde, accrochée haut sous les croisées, lancer des nuées d'argent sur le bosquet de pins gris aux longues branches rêches vêtues de noir. Et déposer une rosée de gelée blanche sur les herbes du jardin.

Les jours fatigants. La récolte se fait. La cave se remplit de légumes. La terre des potagers retrouve sa nudité brune et se recouvrira bientôt d'une épaisse couche de mortes feuilles.

Et ce dos qui me fait souffrir, cette folle tristesse, qui me ronge, alors que j'aimerais passer mes journées à chanter et à me réjouir. Ce n'est rien d'autre que l'absence de l'amant.