corneille perchée sur une petite barrière, et qui se pose la question si elle doit partir, s'en aller, s'envoler ou crailler un bon coup, le matin du 1er avril 2006

J'aime les matins où je rencontre plusieurs réveils successifs. Le premier pour fermer la fenêtre restée grande ouverte sur le froid de la lune noire et qui laissait entrer avant l'aurore les craillements des corneilles bavardes et souveraines, le deuxième pour récupérer la couette glissée au pied du lit et me rouler en boule par en-dessous, une main sur le sexe et l'autre sur le coeur, le troisième pour me dire j'ai envie de me lever mais je veux encore dormir et enfin le dernier, celui qui m'a décidée à reprendre le fil du quotidien, initié par le gazouillis d'oiseaux dont je ne sais pas le nom mais que j'imaginais minuscules avec des ventres roses ou bleus, ronds comme les sons et chants qu'ils produisaient. J'ai mis la main sur un autre livre de Moravia hier, à la bibliothèque.

Le conformiste *, publié en 1951, et considéré par les critiques comme une oeuvre mineure, un roman raté, sinon « une laborieuse parole », semble cependant avoir bravé la traversée du temps avec sa question, « pourquoi devient-on fasciste ? » Pas évident. L'auteur y répond en scrutant la destinée de son personnage Marcello : « on devient fasciste pour échapper à l'intolérable sentiment d'être différent des autres et comme tel coupable ». Thèse qui ne séduisit personne en son temps, et qui se trouve fort éloignée des questions qui me préoccupent actuellement. Tant mieux, l'effet diversion n'en sera que meilleur.

Je me demande si ces gros oiseaux noirs qui pullulent dans les champs autour de la maison et que je nomme « corneille » ne seraient pas des corbeaux. Cherché un peu dans l'inépuisable internet. Sorti mon magnétophone de poche avec l'idée de faire quelques bandes sonores avec leurs cris aigus pour le journal et aussi pour moi, pour dicter quand je marche loin dehors dans la campagne et que ça écrit, je veux dire que j'ai plein d'idées pour mon histoire et pas le temps de noter et ensuite quand je reviens j'ai tout oublié. Malheur, les batteries ont fondu dedans, le bidule est mort de sa belle mort. Déjà 11 heures et le grand rideau de brouillard sur le fleuve est encore très épais, quand je lève les yeux au-dessus du clavier, je le vois non pas s'élever dans le ciel, mais reculer tout doucement.

Deux autres :

la même corneille qui regarde partout, le 1er avril 2006

toujours la même corneille qui se demande s'il n'y aurait pas quelques poissons d'avril à manger par ici

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Moravia, Alberto. Le conformiste. Traduction de Claude Poncet. GF - Flammarion, Paris, 1985.