J'ai entamé hier le dernier roman de Moravia *, L'Homme qui regarde, dans le but de le terminer ce matin et de me rendre à la bibliothèque vers 16 heures pour emprunter deux autres livres, puisque je n'ai droit qu'à deux. Je n'ai pas vraiment lu le recueil de poésies de Godin. La poésie, ça ne se lit pas comme un roman. Je l'ai ouvert de temps en temps et picoré à gauche et à droite. Je crois que je ne vais plus emprunter de poésie, je préfère l'avoir toujours près de moi, et donc j'achèterai les livres.

Depuis vendredi dernier, j'aurai donc lu six romans. Ce fut une bonne semaine pour moi. Et le plus beau, le plus beau, il faut que je raconte. Tout en terminant mon petit déjeuner, j'ai repris L'Homme qui regarde. Je lisais et puis je suis tombée sur devinez qui ? La Mademoiselle de Vinteuil de Proust et... Mallarmé. C'est Ernesto qui sera content, il va encore s'envoler dans le ciel « bleu et frais », Walser dixit.

Pour en revenir à ce roman, le protagoniste est professeur de littérature et il considère ses étudiants comme des idiots et des indifférents qui n'écoutent pas, mais il ne peut s'empêcher de leur délirer les théories littéraires qu'il échafaude, portant essentiellement sur la scopophilie.

Edoardo, surnommé Dodo, affirme que le voyeurisme sous-tend toute la fiction, des origines à nos jours, en citant en exemple Hérodote et Proust. Les écrivains feraient preuve de voyeurisme en regardant des scènes privées que normalement on ne peut voir en public et en les écrivant pour intéresser et exciter le voyeurisme des lecteurs [toujours selon Dodo].

Puis, il essaie de montrer la scopophilie comme source de la fiction en lisant non pas un roman mais une poésie de Mallarmé, « Une négresse par le démon secouée », qu'il qualifie d'obscène : on y raconte « (car la scène est en mouvement) la position érotique que l'on appelle 69. Avec la triple singularité que c'est un 69 entre deux femmes, que c'est un 69 entre une femme adulte et une enfant, que c'est un 69 entre une Noire et une Blanche ».

Dans ce poème Dodo se dit aucunement intéressé par l'obscénité mais par la scopophilie, qui serait double : « Mallarmé nous fait épier non seulement quelque chose d'aussi strictement privé qu'une scène d'amour lesbien, mais aussi quelque chose de privé à l'intérieur du privé, c'est-à-dire la partie interne du sexe féminin », partie du corps qui ne peut pas se laisser voir même si on regarde par le trou de la serrure, à moins que la femme soit « en mouvement ». Ce roman a été publié en 1985 [en italien, L'uomo che guarda], et chez Flammarion en 1986 [traduit par R. de Ceccaty], le poème de Mallarmé, je ne sais pas, l'auteur n'indique pas la source. Le voici :

Une négresse par le démon secouée
Veut goûter une enfant triste de fruits nouveaux
Et criminels aussi sous leur robe trouée,
Cette goinfre s'apprête à de rusés travaux :

À son ventre compare heureuse deux tétines
Et, si haut que la main ne le saura saisir,
Elle darde le choc obscur de ses bottines
Ainsi que quelque langue inhabile au plaisir.

Contre la nudité peureuse de gazelle
Qui tremble, sur le dos tel un fol éléphant
Renversée elle attend et s'admire avec zèle,
En riant de ses dents naïves à l'enfant ;

Et, dans ses jambes où la vicime se couche,
Levant une peau noire ouverte sous le crin,
Avance le palais de cette étrange bouche
Pâle et rose comme un coquillage marin.

L'analyse qui suit est fort intéressante et piquante, mais je ne peux pas tout recopier.

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Moravia, Alberto. Romans : Agostino, Les Indifférents, Le Mépris, L'Ennui, L'Amour conjugal, L'Homme qui regarde, La Femme léopard. Coll. Mille & une pages, Flammarion. 1998.