61. l'ennui

J'ai commencé L'Ennui de Moravia hier soir. Lu jusqu'à 1h30 du matin.

Ce matin, réveil dans la ouate. Gros soleil. La neige ne fond pas, elle disparaît. Comme si elle s'évaporait directement. De grandes plaques de terre et d'herbe jaune brunâtre coupée court apparaissent ici et là. Cet hiver, j'avais repéré plusieurs cabanes à sucre dans la région. Ont-ils commencé à entailler les érables ? J'imagine que oui. J'irai voir par là un de ces jours pour faire provision de sirop, c'est tellement bon avec des crêpes.

La lecture de ce livre me pèse, je commence à songer à laisser tomber, à ne pas me rendre jusqu'au bout, mais au point où j'en suis, j'ai envie de savoir comment tout cela va se terminer. Si c'est comme dans les autres romans de cet auteur, il n'y a pas de véritable conclusion, mais juste une interruption du récit qui pourrait survenir n'importe où dans le livre, à partir d'un certain point. Le climat y est lourd, sourd, l'incommunicabilité y est expliquée et exprimée jusque dans ses moindres détails, pratiquement au superlatif. C'est l'ennui d'un homme. C'est un jeune peintre qui se retrouve incapable de continuer. Qui se sent nul, désintéressé, et qui abandonne tout en lacérant sa toile au couteau dès le début de l'histoire, analysée sous toutes ses coutures. Un passage :

    Ce qui me frappait surtout c'est que tout en désirant ardemment faire quelque chose, je ne voulais absolument rien faire. Tout ce que j'aurais voulu entreprendre se présentait à moi, accouplé, comme un frère siamois à son frère, à son contraire qu'en même temps je ne voulais pas faire. Je sentais donc que je ne voulais voir personne mais également ne pas rester seul ; que je ne voulais pas rester à la maison mais ne pas sortir non plus ; que je ne voulais voyager mais en même temps ne pas continuer à vivre à Rome ; que je ne voulais plus peindre mais aussi ne pas rester sans peindre ; que je ne voulais pas demeurer éveillé sans pour cela vouloir dormir ; que je ne voulais pas faire l'amour mais sans accepter de ne pas le faire et ainsi de suite. Je sentais, dis-je, mais je devrais plutôt dire que j'éprouvais de la répugnance, du dégoût, de l'horreur.

    De temps en temps, entre ces frénésies de mon ennui, je me demandais si par hasard je ne souhaitais pas mourir ; c'était une question raisonnable puisqu'il me déplaisait tant de vivre. Mais je m'apercevais alors avec stupeur que bien qu'il me déplût de vivre, je ne voulais pas non plus mourir. Ainsi ces alternatives accouplées qui, comme en un funeste ballet, me défilaient dans la tête, ne s'arrêtaient pas non plus en face du choix extrême entre la vie et la mort. Il m'arrivait de penser qu'en réalité je voulais moins mourir que ne pas continuer à vivre d'une telle manière.

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