En cherchant un mot dans le dictionnaire, je suis tombée sur « quellement ». Jamais vu ce mot. Même pas dans un mot croisé. Faut dire que je n'en fais plus depuis que je ne reçois plus notre bonne sainte mère La presse, pour cause de déménagement, et que j'ai développé une forme d'addiction des plus sévère et chronique au Sudoku. C'est pas avec ce nouveau vice qui démultiplie par mille mon obsessive compulsion maniaque pour les chiffres et les nombres que je vais découvrir des mots nouveaux. Par exemple, sur la page de gauche du même dictionnaire, il y en avait deux autres que je n'ai jamais vus ni lus nulle part non plus : « quavage » et « quatre-temps ». Et si, à chaque deux pages, il y avait comme ça trois mots totalement inconnus de l'auteur de ce journal, et que ce dictionnaire comptait 1294 pages, combien de mots ignorerait-elle en tout ? Réponse : 1941.

C'est énorme 1941 mots. Faramineux. Terrible. Impossible d'écrire une ligne de plus sans eux. L'ampleur de mon ignorance m'accable, me plonge dans une stupeur horrible. Je croule sous la honte. J'ai mal au coeur. Je déprime. Et soudain je vois clair, je fais une prise de conscience éclair me rendant compte que ça manque un peu de vie ici. C'est toujours intéressant des gens qui parlent et ici il n'y en a pas. Pourquoi diable n'y a-t-il pas de conversations ici ?

UN LECTEUR : Vous avez peut-être raison, madame, et si nous faisions un petit dialoque ?

L'AUTEUR : Parfait. J'aime beaucoup les dialogues. De quoi voulez-vous parler, monsieur ?

UN LECTEUR : On s'en fout de vos 1941 mots. Parlez-nous donc d'autre chose.

L'AUTEUR : Plaît-il ?

UN LECTEUR : Bien évidemment, vous devriez savoir que nous ne venons pas vous lire pour apprendre que vous ignorez tel ou tel mot étrange et rare que de toutes manières nous ne connaissons pas nous non plus. Le lecteur s'en fout pas mal de l'insuffisance de votre vocabulaire. Et puis vous savez très bien que vous n'écrivez pas pour nous impressionner ni pour étaler vos connaissances.

L'AUTEUR : OK. Dans ce cas, y a-t-il quelque chose que vous voudriez-vous savoir que je n'ai pas déjà écrit ?

UN LECTEUR : Oui, madame.

L'AUTEUR : Dites-moi, de quoi aimeriez-vous que je vous parle ?

UN LECTEUR : C'est une chose difficile à demander, madame.

L'AUTEUR : Peut-être que vous laissiez tomber le « madame » ça vous serait moins difficile ? Enfin, je dis ça, mais détendez-vous. Je répondrai absolument à tout. N'ayez pas peur de demander ce que voudriez réellement savoir.

UN LECTEUR : Madame, nous aimerions être renseignés sur votre vie amoureuse. Et principalement sur votre sexualité.

L'AUTEUR : Monsieur, vous êtes ici sur mon journal intime et personnel, et donc juste à la bonne adresse pour dialoguer d'un sujet comme celui-là.

UN LECTEUR : Alors dites-moi, madame.

L'AUTEUR : Oui, monsieur. C'est un sujet qui en vaut un autre. Il est tout à la fois très populaire, fort utile, sans oublier qu'il a un côté sensuel non négligeable, et il conduit de lui-même au dialogue, monsieur. Et ma vie amoureuse et sexuelle est palpitante.

UN LECTEUR : Je n'en attendais pas moins, madame, mais ne pouvez-vous pas nous donner quelques détails ?

L'AUTEUR : Rien de plus facile. Mais soyez patient, monsieur. Nous y reviendrons. Nous sommes déjà arrivés plus loin qu'en bas de la page, et le bas des longues pages de textes dans l'internet, nous savons très bien vous et moi que personne ne les lit.

UN LECTEUR : Cela ne m'amuse pas.

L'AUTEUR : Je ne suis pas là pour vous amuser, monsieur, je voulais juste vous en donner un peu pour votre argent.

UN LECTEUR : Mais souvent vous m'amusez beaucoup.

L'AUTEUR : Je vous remercie pour votre dialogue. Et j'espère avoir la chance de vous amuser encore longtemps.