J'ai ajouté deux pages au manuscrit et je n'ai pas compté les mots. Commencé un nouveau chapitre alors que le premier n'est pas terminé, j'y reviendrai plus tard. Je m'incline devant ce qui se présente. De l'aube jusqu'au crépuscule j'écris pour Ernest.

Avant et après écrire, je lis Hemingway. Je rêve que je retourne vivre en Espagne. Ce pays a dû changer beaucoup. J'imagine une rencontre là-bas à València avec Ernest H. vivant, vrai et lucide et jamais cynique, et je crois que je ne saurais même pas prononcer son prénom en anglais, sans accent. Et pour le remercier j'aimerais avoir le talent d'écrire pour lui, faire en sorte que s'il était toujours vivant il serait touché par mes mots.

Encore étonnée d'abandonner le pianotage sur le clavier que j'aime bien, j'ai choisi hier le papier, plus léger à transporter et c'est à son tour de m'étonner par sa blancheur suppliante comme un drap propre. Je fais du feu, et par la fenêtre dehors je vois s'agiter et tourbillonner la neige et j'écris à la main avec un stylo à l'encre bleu foncé sur une épaisse liasse de longues feuilles de papier blanc format légal. Deux pages pour l'histoire, sans marges, et deux autres avec des notes de ce que je ne veux pas oublier d'écrire dans ce roman, mais pas tout de suite, c'est pour plus loin, plus tard.

Mes jours coulent dans le silence total sauf les miaulements et ronrons de Lubie la chatte, un cd concert de temps en temps, et l'appétissante volubilité d'Ernest in Death in the afternoon. Je lis les Corridas de toros et la mort de centaines de taureaux et de toreros et de chevaux en Espagne, vers 1930 et les années avant, et je n'en suis pas horrifiée, bien au contraire. Je m'intéresse à ce qui arrive au corps quand il meurt, au sang et aux os mis à nu, au coeur qui doit se vider et s'immobiliser, à la chute, à comment l'écrivain la représente sans faire d'images brumeuses, ni comme s'il l'avait regardé arriver les yeux fermés.