25. aspirations

Quand je passe l'aspirateur, j'aime dire que j'aspire. Inspiration, expiration, le dos bien droit, je promène devant moi sur le sol et sur les meubles, les étagères, les lits, les fauteuils, le petit balai aspirant fixé au bout d'un tube en plastique, lui-même fixé à une bouche d'aspiration installée au bas du mur, et plein de tuyaux serpentent à l'intérieur des murs, le tout menant à un réservoir rond monté sur un filtre connecté à un moteur avec au bout de la machine un fil électrique branché dans une prise de 110 volts, au sous-sol. Il n'y a qu'une prise pour l'aspirateur au 2e étage, mais deux au rez-de-chaussée, vu que c'est plus grand, et une seule dans la cuisine à elle toute seule et l'autre dessert le salon et la salle à manger, la chambre, et la salle de bain. Je n'ai qu'à donner des mouvements de va et vient au balai pour tout aspirer.

J'aspire tout moi-même, poussière, cheveux, miettes de pain, de biscuits, poils de chat, et l'éternelle mousse sous les lits, vu que je n'ai pas de « femme » de ménage parce que je ne suis pas si occupée que je ne puisse aspirer de manière autonome.

Pour le moment, je pourrais choisir d'être trop occupée puisque j'ai des milliards de millions de choses à faire tous les jours n'est-ce pas et faire faire mon ménage par quelqu'un me laisserait disponible pour la vie, l'univers et tout le reste, sauf que j'aime prendre soin de la maison, nettoyer, aspirer, j'aime beaucoup ces activités et je ne vois pas pourquoi j'abandonnerais aux autres - en les payant - les plaisirs qui ne me coûtent pas un sou. Aspirer me permet de réfléchir à ce que je fais. Aujourd'hui, je passe l'aspirateur et je réfléchis à l'aspiration.

C'est très important de réfléchir à ce que je fais, aux mots choisis pour nommer, identifier, qualifier, faire bouger, c'est comme leur permettre de respirer, de prendre toute leur place. Certains mots que je n'utilise plus du tout sont en train de mourir et ça m'attriste, j'aimerais faire quelque chose pour eux.

Par exemple, quand j'écris, je trouve hyper important de réfléchir au moindre mot, mais je ne peux jamais le faire qu'avec les moyens littéraires qui sont les miens à l'étape où j'en suis arrivée dans ma vie, avec la toute petite expérience que j'ai acquise avec les mots et la langue, et j'aime faire le tour des mots et à n'écrire que ceux capables de produire du sens, mais je ne le fais pas toujours.

Si on on ne réfléchissait pas en écrivant, on pourrait écrire des choses comme « j'écrit un livre », et cela n'aurait aucun sens.

J'aspire avec le long serpent et je prends la pause. Inspiration, expiration, aspiration. J'ouvre les dictionnaires. Toujours le Littré en premier pour une définition et pour un peu d'histoire et du rêve, parfois des citations de textes, qu'on ne trouve plus nulle part, à titre d'exemple pour certains usages peu évidents au premier regard.

Je lis un peu, je retourne aspirer. Je termine par la cuisine en aspirant, inspirant, expirant. Le premier sens propre pour aspirer concerne bien évidemment la respiration, aspirer c'est attirer de l'air dans les poumons, facile. Je suis gâtée à ce chapitre depuis que je vis ici, dès que je sors dehors, l'air frais s'infiltre tout seul en moi et j'ai l'impression que mes poumons sont redevenus aussi roses que ceux d'un bébé.

De plus, quand j'aspire avec l'aspirateur, l'air que j'aspirerai par la suite sera plus pur. Logique. Aspire, inspire, expire, aspire, le mouvement ne finit jamais.

Et puis on parle d'absolu dans le dico, avec l'expression : « aspirer avec force ». Qui n'a pas le désir de l'absolu, du grand tout, mais cela n'existe pas.

Tout ça pour dire que aspirer veut aussi dire : « avoir le désir de », mais ça, tout le monde le sait. Mais on ne peut pas non plus utiliser l'aspiration à toutes les sauces, c'est plus fort, il y a une connotation de puissance dans cette histoire d'aspiration, quelque chose comme « aspirer à la royauté, aspirer à régner ».

On construit aspirer avec « à », et avec « de » comme dans cette vieille phrase de Pascal, tirée du Littré : « Elle n'aspire encore d'y arriver que par des moyens qui viennent de Dieu même. » On en fait plus beaucoup des phrases avec « aspirer de » et avec Dieu dedans. Enfin, peut-être les autres, mais pas moi.

Il y a bien aussi le joli « H aspiré ». J'ai dû me procurer une hache - sans h aspiré - pour refendre un peu de bois : le fameux bois d'allumage qu'on m'a livré était trop gros, impossible d'allumer le feu avec ça. Aspiration, expiration, je lève le bras très haut, la hache dans la main et je le redescend et vlan, les petites buches de bois sec volent en éclats. Fendre du bois résume toutes les aspirations de ma hache.

Je m'éloigne de mon sujet ? Non. Ceci n'est pas un sujet, je passe l'aspirateur et je réfléchis à ce que je fais. J'essaie de peser les mots, les scruter, jouer avec, m'amuser à les taquiner, à les changer de place, à les faire danser, juste pour le plaisir. Disons que j'aspire pour jouer.


manuscritmètre

SCRIPT. – Et dans la toute nouvelle rubrique manuscritmètre, le total est de 3601 mots. Morale de la journée d'un écrivain fatigué : Qui aspire trop point n'écrit.

LADY A. – Qui c'est qui lui a donné une idée pareille ? J'aime pas les morales, j'aime pas les statistiques, on a pas besoin de ça. Virez-moi cette rubrique sur le champ sinon...

SCRIPT. – Sinon quoi ?

LADY A. – Sinon. Sinon, je ne sais pas.

SCRIPT. – Mais très chère, je vous ai jadis connue plus en verve. Que vous est-il arrivé pendant votre long séjour à l'étranger ?

LADY A. – Rien. Rien sinon que je reviens de loin. Merci, bel accueil. Qu'est-ce que je découvre dans ce journal ? Une machine à compter les mots ? Et pourquoi pas des Gif clignotants avec ça ? Virez-moi cette rubrique sur le champ sinon...

SCRIPT. – Sinon ?

LADY A. – Sinon je pourrais bien prendre les moyens pour faire fermer à tout jamais votre bidule à commentaires pour cause de... de.... de pornographie, mes très chères. Absolument. Virer à tout jamais ce génial outil de communication inventé pour les blogs et qui n'a pas sa place dans un journal qui se respecte, privant ainsi vos lecteurs [3601 par jour ?] de leur plus grand plaisir, celui de garder par devers Zeus leur éternel silence absolu et... éternel. Manipulations vicieuses et un brin maladroites de ma part j'en conviens. Mais j'assume.

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