Commentaire troublant mais fort inspirant d'un nouveau lecteur : « Vous semblez vivre comme si vous étiez déjà morte, ce qui n'est pas un reproche, au contraire. » J'ai réfléchi à la question en survol plané, en surface, vu que je me sens bien incapable ces jours-ci d'aller au fond de ce genre de choses.

Réponse réflexe : pas un reproche ? mais on ne peut pas reprocher à quelqu'un sa propre mort qu'il n'a sans doute pas voulue. Ce n'est pas ça.

Deuxième riposte spontanée : vivre comme si on était « déjà » mort c'est accepter la mort et ça, non, jamais. La mort viendra me chercher de force ou pas du tout. Mais pourquoi le « déjà » ? On meurt une fois et après on est mort on ne peut pas revenir et dire il était une fois quand j'étais déjà morte j'avais un chat et blablabla.

Argument 1 : savez-vous que, prétentieuse comme je suis, je me suis convaincue que ne mourrai jamais, que je suis forte. Je sais.

Deuxième argument : cependant, je suis « déjà » morte de manière fictive plusieurs fois, me dis-je, voilà qui explique tout. Sur le papier, je peux faire mourir mon personnage et n'importe quel autre aussi souvent que je veux et ça fait drôlement du bien, ça aide à se sentir bien vivant. Dans ces cas-là, je ne semble pas vivre comme si j'étais déjà morte, je SUIS déjà morte.

Conclusion : pourtant je suis là face à l'écran de cet ordinateur, j'entre dans vos maisons, dans votre chambre, dans votre bureau, et peut-être même dans votre lit si vous avez un portable et que vous l'y amenez et que vous cliquez sur le lien qui mène à mes pages. Mais vous ne pouvez pas me toucher avec vos mains, regarder mon corps avec vos yeux, respirer et goûter mon odeur avec vos papilles affolées, vous pouvez seulement m'écrire, tandis que moi, je peux me parler toute seule ou avec les personnes que je rencontre, me toucher, me laisser toucher, jouir, et me regarder dans un miroir sans hurler de peur. Je suis belle et attirante, on le dit, je le sais, et cela n'a aucune importance et je n'y peux rien. Tout ce que vous connaissez de ma vie à travers ce journal, c'est une représentation que j'en fais avec des mots, c'est donc avec les mots que vous lisez que vous êtes en relation, ce sont eux qui vous font voir une dimension de ma vie, une facette, une petite chimère, ou une belle image de femme qui vit comme une morte, une suite de signes à décoder et peut-être déformer par différentes perceptions et interprétations et c'est tant mieux.

Question : mais encore ? J'ai demandé des explications, sentant vaguement que cela avait quelque chose à voir avec le fait d'écrire, le dessaisissement. Un nécessaire abandon de soi au fleuve ininterrompu des mots.

Réponse du lecteur [qui est écrivain] : « Lorsqu'on écrit, et que par surcroît on vit en marge ou près de la nature, on est déjà dans un autre monde. On est déjà un peu mort. »

Oui. Et pour écrire j'ai besoin de sentir la vie, la vraie, de la courtiser, de la brûler par les deux bouts, comment ça se fait ? Besoin de trop manger, de trop dormir, de trop boire, de marcher pieds nus dans la neige, d'aller en ville, de danser, de faire l'amour, de courir les rues la nuit, de revenir à la campagne toute seule et de partir loin dans le bois avec mes raquettes et de suivre les traces des animaux sous les arbres. Et j'ai faim [comme si j'étais déjà morte].

Le somptueux matin encombré et bordé de la neige neuve tombée pendant ma longue nuit m'a inspiré l'épuration dans la présentation du journal. Retour au blanc. Au gris. Et à quelques signes rouges vif.