16. MAILHOT, Carl [1937-2005]

Extrait de Carl Mailhot, La V'limeuse autour du monde , tome 2 :

Il fait beau, il y a du vent, c’est idiot à dire puisque rares sont les équipages qui n’attendent pas les conditions idéales pour partir. Longtemps, les bras s’agitent au-dessus des têtes, transmettant leurs derniers messages pendant que nous nous dirigeons vers la passe. Ils semblent dire, en langage de sémaphore, que toute bonne chose doit avoir une fin. À moins qu’ils ne soient d’accord avec ce que j’écrivais récemment à ma mère : "Si certaines escales sont plus belles, toutes, en revanche, doivent nous laisser repartir."

Hier, j'ai reçu un email avec un fort beau texte et touchant en pièce jointe. Son auteur me demandait de faire suivre. Et spontanément j'ai eu désir de le faire, mais à qui, et comment ? Je n'ai pas de liste de distribution, pas de lettre circulaire. Et si je publiais ce message dans mon journal ? C'est un bon endroit pour le conserver et qu'il soit lu, diffusé, pensai-je. J'ai bien évidemment hésité un peu, puis vaincu mes doutes et la parano du web.

Ce matin, recherche Google : rencontré des pages, des photos de l'homme, lu quelques extraits de son livre, La V'limeuse autour du monde, vu les photos de ses enfants. L'annonce de sa mort était en première position sur Google, sous la plume de Patrick Brisebois, dans le blog « Lolita en poudre », le billet du 23 décembre 2005. C'était décidé, je ferais suivre le message de monsieur Pronovost, et avec sa permission il serait publié ici dans sa version intégrale, pour mémoire d'un ange vagabond.

le 4 janvier 2006,
J'ai pensé que ce texte (en pièce-jointe) vous intéresserait.
N'hésitez pas à le faire suivre.
André Pronovost


CARL MAILHOT (1937-2005)

Le plus immortel de mes amis - et pourtant le premier à partir - a rendu l’âme ce matin, à Sorel, entouré de son épouse et de leurs quatre enfants.

Carl Mailhot fut le premier ange vagabond de l’histoire du Québec. Tout le monde le connaissait à la fin des années cinquante. J’exagère à peine en disant qu’il se fit expulser de tous les collèges classiques et hôtels de campagne de la province. Aux États-Unis, de nombreux shérifs ne voulaient pas le voir rôder dans leurs parages. C’était ce qu’il disait, en tout cas. Il n’était pas assez mystique pour ressembler à Jack Kerouac, mais assez cinglé pour rivaliser avec Dean Moriarty, le complice de Kerouac. J’ai adoré Carl. C’est pour l’imiter, pour faire miens sa tristesse et ses autres thèmes chers, que je me suis mis à écrire.

Il tint le rôle d’un jeune blond crâneur et décadent dans le premier film de Denys Arcand, Seul ou avec d’autres. Il publia un recueil de poèmes, Meilleur est rêvé, qu’il vendit de porte en porte, comme les poètes errants du dix-neuvième siècle. Son attachement au mot rêve lui venait à la fois de Nelligan et des pionniers du rock. Il fut le premier de mes amis à posséder une carabine et à tirer une corneille au vol. Un jour, il nous arriva avec des images pornographiques, l’une d’elles faisant voir, souriant à la caméra, une brunette en petite tenue piquant une saucisse au-dessus de ses chaudrons. Quelle époque !

Sa plus célèbre évasion fut sans doute celle où, flanqué de sa corsaire et de leurs jeunes flibustiers, il monta à l’assaut du monde. Toute sa vie, Carl demeura ce poète tourmenté qui, de temps à autre, trouvait le calme sous la tente ou au milieu des mers immenses.

Lise, ma sœur, avait quinze ans. Il l’accompagna chez des gens de la haute, un soir. Il passa un complet sombre et laqua ses cheveux blonds, et ramena ma frangine à une heure raisonnable. Il avait de belles manières, bien que ce fût un hors-la-loi.

J’ai le visage baigné de larmes.

André Pronovost,
le 20 décembre 2005

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