mes traces effacées

J'ai beau faire des efforts pour me discipliner, je respecte peu mes horaires et parfois je me retrouve toute perdue et à d'autres moments mes instincts rebelles et l'attrait de l'errance reprennent le dessus et mes envies de butinage deviennent plus fortes que tout le reste et je constate après coup que, au lieu d'avoir perdu mon temps, j'ai ouvert de nouveaux horizons, défriché quelques sentiers broussailleux, fait de formidables découvertes. Ces constatations valent pour la vie de tous les jours et pour l'écrit.

Depuis que je vis dans cette maison, je n'ai pas beaucoup écrit au sens de « produire des mots », je me laisse du temps, beaucoup de temps pour vivre l'avant de la naissance des mots et des phrases et des pages, j'« entrevois » des personnages et des animaux des maisons et des châteaux, des vieilles cabanes en bois rond, des chevaux, des géants, des chemins et des légendes et des histoires et des contes, ils m'entourent et circulent dedans et dehors, je sais que je devrai les laisser m'habiter totalement jusqu'au bord de frôler la folie avant que ne s'impose à moi une [sinon la seule] manière de les transformer pour les amener à la vie et les donner au monde.

J'ai enfin terminé le repassage jusqu'au fond du panier, ça été long, à cause des grandes nappes et des housses de couette en coton difficiles à repasser, c'est tellement plus doux pour le corps, la nuit. J'étais assez calme et même un peu fébrile et je n'ai pas beaucoup avancé dans ma page Index 2000-2006, j'ai simplement écrit les liens vers les pages à partir du 18 septembre 2000 jusqu'à celle du 1er avril 2001, code par code. Je vais garder ce travail pour les jours de tempête.

Et puis j'ai fait ce que j'aurais dû faire depuis longtemps, je suis descendue au village, au magasin de sport et me suis choisi une bonne paire de raquettes, celles que je ne voulais pas acheter parce que trop chères mais tant pis, je réduirai un peu plus les dépenses, laisserai tomber les dîners au restaurant qui me coûtent une fortune quand je vais à Montréal ou à Québec. Et je suis rentrée chez-moi avec mes nouvelles raquettes, et le soleil brillait fort, et la neige voletait légère, et j'ai ajusté les courroies et je me les suis attachées sur les pieds et j'ai tracé mes propres traces dans la neige vierge derrière la maison j'ai marché jusqu'à la grange que j'ai contournée et ensuite j'ai longé la forêt et trouvé un sentier qui montait, l'air était si pur qu'il me brûlait les bronches et c'était si bon j'étais essoufflée et je me suis arrêtée pour écouter le grand silence blanc dans les sapins et les épinettes aux branches rabaissées par la neige et j'entendais de temps en temps des petits floush tendres quand l'une de ces branches se délestait de son pesant fardeau.

J'ai prolongé ma randonnée le plus longtemps que j'ai pu en veillant à ne pas aller trop loin je furetais sous les grands arbres, suivais des pistes fraîches mais il était déjà plus de 15 heures 30 et le soleil commençait à descendre un peu et c'est à regret que j'ai rebroussé chemin et commencé à redescendre avec la vision du fleuve et des champs enneigés et des montagnes de Charlevoix droit devant. J'ai compris que c'est ça le plus beau, tout le silence de la vie qui grouille et hurle sa présence dans le plus grand calme. Mon pied ne faisait même pas mal, bien enserré dans son bandage et dans la botte et je lui ai dit je vais t'endurcir, m'endurcir pour finir de briser ce coeur cassé et permettre à la vie d'en recoller les morceaux. Je veux m'entraîner d'abord physiquement pour muscler mes jambes et mes bras et mon dos et mon ventre sinon je n'écrirai jamais car le doute c'est terrible, il faut être fort pour faire face à ça et s'abandonner alors que moi je suis faible et vacillante parfois comme une feuille au vent. Pour aller au vrai et au sens profond des choses, trouver ma cadence pour faire chanter des récits, je dois me perdre dans la forêt et retrouver mon chemin toute seule. J'ai vu et suivi des traces de lièvres, de renards et de chevreuils plus faciles à reconnaître, je n'ai vu personne hormis quelques rares oiseaux qui ont encore pas mal de grains et de petits fruits séchés accrochés aux branches des arbustes et des arbres. J'ai tout de même rempli leurs mangeoires en revenant.

Et ce matin quand je me suis levée, à 7 heures, j'ai regardé les traces laissées par mes raquettes et elles avaient toutes disparues, balayées par le vent pendant la nuit, comme pour me dire allez houste madame strohem, recommencez-moi ça.