29. blanchir le temps

Extrait de La promenade au phare :

C'est ainsi que régnaient ensemble le calme et la beauté, et leur union donnait à cette même beauté l'aspect d'une forme d'où la vie s'est retirée, forme solitaire comme un étang aperçu le soir dans le lointain de la fenêtre d'un wagon et qui disparaît si vite dans sa pâleur vespérale que c'est à peine si notre regard l'a dépouillé de cette solitude.

[Virginia Woolf : La promenade au phare, chap. 2, 4 : « Le temps passe »]

La neige est enfin revenue alourdir mes pas, crissant sous mes semelles comme de la farine mêlée à du sel, épaisse et abondante. J'ai marché longtemps sur les trottoirs du quartier, mal déblayés [merci de nous laisser encore un peu en profiter], et j'ai fait une longue et incontournable randonnée roulante à moteur jusqu'à Montréal-Nord, plusieurs kilomètres à sentir les pneus valser et le moteur ronronner dans la giboulée, à voir osciller les essui-glace comme des fous pour dégager à peine un demi-cercle vite embrouillé de cristaux fondants et dégoulinants. Ce que j'aime particulièrement de la neige quand elle tombe à plein ciel comme aujourd'hui, à part sa floconneuse blancheur qui illumine les regards, c'est qu'elle permet de ralentir la marche à pied, et toute la circulation, et alors les moindres occupations, déplacements, ou tâches à l'extérieur mettent beaucoup de temps à s'accomplir. Avec cette lourde bordée de neige j'arrive presque à croire que le temps n'avance plus, qu'il se fige pour me laisser la chance d'y goûter. Et c'est une sensation rare et fugitive que je veux saisir à pleines mains. Au propre comme au figuré. Et quand je rentre à la maison avec de la neige plein mes bottes, les chaussettes mouillées, joyeuse, un peu essoufflée d'avoir respiré le nez dans les rafales, ayant enlevé mes gants pour le plaisir de sentir le froid sur mes mains, j'ai le bout des doigts tout engourdis comme habités par des milliers de petites fourmis et c'est si bon. Ah, l'hiver.

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