Willy Aractingi : illustration de la fable de Lafontaine, Le loup et le renard

Aujourd'hui c'est mon anniversaire et il est tard, et il ne me reste plus beaucoup d'énergies pour ce journal.

Avant d'aller dormir et au lieu de vous raconter le grand dîner avec ma famille et les bougies sur le gâteau et les bons bisous et cadeaux que j'ai reçus à profusion, je vous parlerai de deux petits cadeaux de circonstance.

Le premier, j'ai eu envie de me l'offrir à moi-même, et l'autre, c'est pour vous, lecteurs, pour vous remercier d'être encore là et de lire malgré les jours sombres qui règnent comme rois et maîtres en ma tanière.

Le cadeau de-moi-à-moi fut de m'enivrer une fois de plus avec la lecture de L'amant, et d'en choisir un fragment pour marquer la journée d'une pierre blanche. Je l'ai donc déposé exactement ici.

Marguerite Duras, L'amant : Elle lui dit : je préférerais que vous ne m'aimiez pas. Même si vous m'aimez je voudrais que vous fassiez comme d'habitude avec les femmes. Il la regarde comme épouvanté, il demande : c'est ce que vous voulez ? Elle dit que oui. Il a commencé à souffrir là, dans la chambre, pour la première fois, il ne ment plus sur ce point.

Maintenant, à vous. C'est quoi votre cadeau de-moi-à-vous ?

C'est l'histoire du renard de Heidegger, que j'ai découvert dans une note en bas de page du livre de Julia Kristeva, Le Génie féminin [sur Hannah Arendt page 45, Folio essais, no. 432] et qui me trotte dans la tête depuis comme un petit renard malicieux.

Selon Arendt, Heidegger disait de lui-même avec une grande fierté : « les gens disent que Heidegger est un vrai renard ». Et Hannah Arendt elle, disait qu'elle ne voulait pas cesser de s'interroger sur le piège de son fameux renard, surnom qu'elle donnait affectueusement au philosophe. Voici donc l'histoire telle que relatée par J.K. :

Il était une fois un renard si peu rusé qu'il tombait sans cesse dans des pièges. Il était en plus incapable de distinguer ce qui était un piège de ce qui ne l'était pas. [...] Il se construisit un piège en guise de tanière, s'installa dedans et fit comme s'il s'agissait d'un piège ordinaire (non par ruse mais parce qu'il avait toujours pris les pièges des autres gens pour leur terrier). Toutefois, il décida de devenir rusé à sa manière et de bâtir le piège qu'il avait fabriqué lui-même et qui ne convenait qu'à lui seul de façon à en faire un piège pour d'autres. Voilà qui témoignait encore une fois d'une grande méconnaissance en matière de pièges : personne ne pouvait vraiment entrer dans son piège puisqu'il y était déjà [...]. Alors notre renard eut l'idée saugrenue de décorer son piège de la manière la plus splendide qui soit et d'accrocher partout des signes qui disaient clairement : "Venez tous voir le piège qui est ici, le plus beau piège du monde. [...]

Si on voulait le voir chez lui, on était obligé d'entrer dans son piège. Bien entendu, tout le monde pouvait ressortir sauf lui. Mais le renard qui logeait dans son piège dit fièrement : "Il y a tant de gens dans mon piège que je suis devenu le meilleur de tous les renards." Et cette remarque contenait une part de vérité. Personne ne connaît aussi bien les pièges que celui qui reste dedans toute sa vie.