Je me suis réveillée, étirée dans mon lit, palpée sur tout le corps pour constater que par en dedans comme par en dehors j'étais une fois de plus bien vivante après une nuit d'oubli et d'abandon dans le sommeil noir et profond, mais oui, quelle merveille que la peau, les nerfs et les muscles lisses, striés, volontaires et involontaires, le coeur qui fait toc toc sourdement dans la gorge, la vie m'offrirait donc gratuitement une autre journée pour écrire boire manger travailler rêver debout assise et marcher, m'amuser ; constatation de quelque chose d'inhabituel pourtant quand j'ai touché mon ventre, il était un peu gonflé. Le reste de ce que j'ai pu faire dans ce lit [seule ou avec d'autres] n'a pas plus d'importance ou d'intérêt que ce que je mange au petit déjeuner, c'est à dire beaucoup, et on dira que c'est inutile de le noter dans un journal.

Ordinairement, lorsque je repose sur le dos, le ventre est plutôt plat et même concave, en forme de bassine ovale avec les ailes iliaques comme des petits murs en saillie arrondie de chaque côté ; mais en position debout, j'ai toujours eu un petit ventre moelleux et doux, pas « trop » gras, et comme je n'ai rien fait pour mériter ce cadeau de la vie, presque jamais d'exercices, j'estime avoir de la chance. Reste qu'avec ce ventre gonflé en décubitus dorsal – selon le langage anatomique, je me suis dit ça y est, on m'a jeté un mauvais sort, ils m'auront métamorphosée en sorcière pendant mon sommeil.

C'est bien connu, les sorcières avaient le ventre gonflé d'air et de flammes d'enfer parce qu'elles forniquaient avec les Esprits dans la forêt, et que le diable aux cornes de bouc avec des pieds fourchus les engrossait allègrement. J'ai lu ça il y a quelques années déjà dans le surprenant et contesté, longtemps censuré, livre de Jules Michelet, La sorcière et jamais pu l'oublier depuis.

    Même aux moments où le démon ne sévissait pas contre elle, la femme qui commençait à être envahie de lui errait accablée de mélancolie. Car, désormais, nul remède. Il entrait invinciblement, comme une fumée immonde. Il est le prince des airs, des tempêtes, et, tout autant, des tempêtes intérieures. C'est ce qu'on voit exprimé grossièrement, énergiquement, sous le portail de Strasbourg. En tête du choeur des Vierges folles, leur chef, la femme scélérate qui les entraîne à l'abîme, est pleine, gonflée du démon, qui regorge ignoblement et lui sort de dessous ses jupes en noir flot d'épaisse fumée.

    Ce gonflement est un trait cruel de la possession ; c'est un supplice et un orgueil. Elle porte son ventre en avant, l'orgueilleuse de Strasbourg, renverse sa tête en arrière. Elle triomphe de sa plénitude, se réjouit d'être un monstre.

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C'est bien beau tout ça, mais j'ai du travail. Et cette histoire de sorcières m'a fait penser au jardin à planifier bientôt. Commencé à me renseigner sur la culture des jardins de sorcière afin d'être capable l'été prochain de m'en installer un beau, il y a déjà des plantes vivaces sur place qui devraient faire l'affaire, menthe, échinacée, lavande, etc, et j'aurai la camomille, j'en ajouterai plein d'autres comme le pavot, la consoude, les solanacées. Découvert [dans l'inépuisable internet] le livre d'Érika Lais, Jardin de sorcière, exactement le genre de livre que j'aimerais recevoir pour Noël, sur la culture des plantes magiques, médicinales, vénéneuses si on ne fait pas attention, elles sont excellentes à petites doses dans les condiments, onguents, baumes, infusions, tisanes, décoctions, élixirs, potions, insecticides, teintures, de quoi soigner bien des bobos.