Extrait du Journal de Thoreau, août 1851 :

La manière dont les hommes que la vie a quittés s'attachent aux institutions qu'elle a quittés aussi, me fait penser à ces singes qui se suspendent par la queue – oui, dont la queue se noue autour des rameaux, même des rameaux morts de la forêt – et qui restent accrochés hors de la portée des chasseurs, longtemps après leur mort. Il est impossible de discuter avec ces hommes. Ils n'ont pas d'intelligence mais seulement une queue préhensile. Celle-ci se noue autour des rameaux morts, même après qu'ils sont morts eux-mêmes, et ce n'est que lorsque la corruption organique s'est accomplie, qu'ils tombent.

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Je n'ai pas noté grand chose au sujet du mur de briques. Dommage. Il a émergé d'un paquet de débris de vieux plâtre et de lattes en bois cassantes comme du verre piquées de clous tranchants et de tellement de poussière... J'avoue, ce jour-là, quand je l'ai vu apparaître, je n'en croyais pas mes yeux. Je l'ai reçu comme un vrai cadeau que me faisait cette maison pour que je reste, à un moment où j'échafaudais des plages sur les montagnes, et des projets pour partir loin, et ne plus jamais revenir.

Il y a déjà presque deux semaines de cela. Le mur s'est montré quand on a commencé à rénover la cage d'escalier. Et ce mur ne date pas d'hier. J'aimerais connaître son histoire. Tout ce que je sais ? rien, sauf quelques mots du notaire : il aurait été construit en 1912. C'est donc le mur extérieur gauche de la maison. Mitoyen, adossé à la voisine.

Mais la brique elle-même si je la regarde comme il faut, pourrait bien me raconter de plus belles histoires encore que tous les actes notariés réunis. Alors je me suis mise à l'observer. Tous les soirs, j'ai ouvert ma porte et regardé le mur avec passion, compassion. Et ce soir, je me suis sentie capable de vous le photographier tout nu. Et j'ai eu envie de commencer à jouer avec. J'ai donc sorti la petite web cam pour quelques clics [privés]. Se souvenir que si les murs entendent, ils savent aussi parler. Ce mur, c'est mon mur des secrets.

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La plus grande surprise, à part celle de l'exisence du mur lui-même [on nous avait dit que ce n'était que du ciment et des blocs de béton], fut la découverte d'une petite ouverture verticale dans une zone de la paroi où les briques ont été posées de façon quelque peu anarchique.

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Les ouvriers ont dit qu'ils allaient la remplir vite fait avec des petits morceaux de briques. Ce à quoi je me suis opposée, disons, farouchement. Ce vide est là, je le garde. C'est précisément cette mince zone vide au milieu du mur qui m'intéresse. Et si c'était sa seule chance de se tenir debout ?

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Agité par la roue de la divinité,
Mon destin toujours tourne et change de nature.
Il ressemble à la lune qu'on ne voit jamais
Garder deux nuits de suite une forme identique.
Invisible d'abord, elle arrive, nouvelle,
Ensuite elle embellit et remplit son visage
Puis, quand elle a brillé dans sa pleine splendeur,
Elle décline alors et retourne au néant.
[Sophocle]

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J'ai cherché des offrandes. Désir de manifester ma gratitude. Donner en retour. J'ai imaginé quel livre le mur désirait le plus, ou l'inverse.

Pensé à Plutarque. Je l'ai porté dans la brèche. Quelle grandiose bibliothèque. J'aime. Clic. Clic. Et si vous n'aviez de place dans votre bibliothèque que pour un seul livre, lequel choisiriez-vous ?

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Une bougie ?

C'est fou et difficile de capturer l'image d'une bougie dans une niche imprévisible au beau milieu d'un vieux mur de briques rouges.

Il y a du vent on dirait. Comme si ça cherchait à prendre en feu. Et puis tout d'un coup la flamme se couche, la cire dégouline, ça veut s'éteindre. Faire vite. La caméra exagère un peu.

Ce mur est vivant ?

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Une petite matriochka ?

Deux, trois, quatre, ou cinq petites matriochkas ?

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Des fleurs en papier bleues et jaunes des Îles Mouc Mouc, et une branche de laurier fraîchement coupée ?

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Ok. J'ai compris. Le mur ne me répondra pas ce soir. Quoi qu'il en soit, faut que je vous laisse, j'ai un plafond à poser.