Le méchant est sorti. Je pourrais dire que ça va un peu mieux. Elle, pas trop. Je nomme parfois "ça" cette partie de moi qui pleure et qui se plaint, et "elle" cette autre partie de moi qui se tient debout, qui tente de surmonter les petits et [plus] grands malheurs, et qui, en toutes circonstances, essaie de faire, comme on dit, bonne figure.

Est-ce le fait d'écrire ce que je ressentais qui a soulagé, baissé un peu l'intensité de la douleur. Ou n'est-ce pas parce que je me suis imaginée entendue, comprise, par des lecteurs réels ou hypothétiques. Cela se passait à mon insu, et ensuite c'est en relisant pour corriger, je me surprenais à voir des personnes en train de lire ces mots-là. Aouch. Et j'ai fait cette hypothèse : parce que les mots nomment le mal, qu'ils peuvent être lus, cela leur donne une existence concrète et la peine s'éloigne sur le dos des mots. Le mal, la peine, n'étant plus une chimère ou encore une bizarrerie névrotique, mais quelque chose de vrai qui appartient aussi à d'autres. J'entendais même des lecteurs dire et écrire : moi aussi j'ai ressenti cela, et cela aussi, et tu n'es pas aussi seule que tu penses. Re-aouch.

Avec le recul de la nuit, je relis et elle en prend pour son rhume. N'y a-t-il pas quelque chose de naïf et d'indécent - le fameux exhibitionnisme des diaristes - dans cet étalage des émotions, dans le fouillage de soi qui montre davantage la vraie nudité que celle du corps épilé, parfumé et bien habillé de sa peau blanche et soyeuse. Le corps nu n'est jamais vraiment nu.

Et en plus, je me sens tout à fait minable et encore plus indécente d'écrire le cancer et la mort prochaine de iaô. J'aurais pu me contenter d'écrire que mon ex me manque et que je pleure souvent et que ça me coupe l'appétit un point c'est tout, écrire ce que j'ai fait hier ou commenter l'actualité, fuir.

Je serai toujours triste quand je traverserai les creux de vague quand le manque de lui se fera criant, quand les souvenirs de lui et de nous ensemble me reviendront de plein fouet. La vie ne me laisse pas d'autre choix que d'apprendre à vivre avec la mort de mes proches, et avec cet amour passé, fini dans le monde réel, mais toujours vivant en dedans. Mais alors, pourquoi écrire un journal si je ne vais pas au coeur de l'essentiel. Pas d'autre choix que d'écrire ça. C'est des questions. Sans ponctuation.

Et je ne devrais surtout pas imaginer ce que les lecteurs pensent. C'est prétentieux. On me l'a assez répété. Quelqu'un a pris le temps de m'écrire ceci, hier : je lis, c'est tout, je ne pense à rien. Je me suis demandé quelle page cette personne avait lue sur les quelques milliers et plus pour en venir à cette réflexion. Peu de gens lisent tout, c'est beaucoup trop long et moche à force de redondances. Je ne peux même pas me relire moi-même.

Alors, intriguée, je lui ai écrit pour lui demander : euh... vous lisez quoi ? Et je n'ai pas eu de réponse. Bien fait pour moi. Et si c'est tout mêlé, ce journal, c'est parce que la vie est ainsi faite, aussi compliquée à comprendre qu'à expliquer. La cohérence, ça n'existe pas plus pour les autres que pour moi. Donc.