Dormir fait du bien. La solitude et le silence font du bien. Depuis hier, je fuis le bruit et l'agitation. Même les lectures que je voulais faire hier soir, je les ai évitées afin de mieux me protéger du monde extérieur, et tremper comme il faut dans ma bulle. J'ai dormi douze heures. Je pourrais faire comme Joseph K. dans Le Procès et prendre un verre de schnaps et une pomme verte pour mon petit déjeuner. Sauf que j'ai trop mal à la tête [encore] et la moindre goutte d'alcool ne passerait pas. Il est midi. Et je n'ai envie de rien.

Pour me sortir de ce marasme il faut continuer l'écriture, m'y remettre sans conditions. J'ai fait une page en sortant du lit tout à l'heure et puis je suis retournée me coucher. Ce nouveau manuscrit, commencé en attendant l'avion à Paris le 22 août, n'avance pas vite. Et je ne touche plus beaucoup à Bordel/Rue Hutchison non plus. J'ai voulu que les deux évoluent et progressent dans deux voies parallèles, en même temps. Qu'ils cohabitent sans se gêner. Et depuis, tout se passe comme si le fort désir d'écrire se décrochait de moi et qu'il se faisait remplacer progressivement par quelque chose de plus fort encore. Je ne sais pas ce que c'est, et je n'ose pas y réfléchir. Il le faudra bien pourtant parce que ça m'angoisse.

Faut-il que je prenne une distance avec ces univers que je tente de créer et qui n'existent nulle part encore sauf dans un recoin secret de mon être ? Faudra-t-il que je marque une sérieuse distance avec ce qui me vient de l'extérieur et qui m'empêche d'écrire l'histoire de cette femme qui s'est présentée devant moi à la page 44 ? Je me demande jusqu'où il faut aller dans la connaissance intime d'un personnage de fiction pour arriver à lui faire prendre vie sur le papier et qu'il soit perçu comme réel et vrai, crédible. Il faut que je trouve cette maison où elle a vécu, les gens qu'elle a connus et les faire vivre eux aussi, qu'ils se rencontrent et qu'ils se parlent. Et je ne sais pas où ils sont. Je ne sais pas où chercher. Déménager à Cacouna ? Peut-être. Mais il y a aussi d'autres façons de faire. Ce monde et ces lieux existent et vivent en moi et ils sont déjà là, mais je n'y ai pas accès, et je n'arrive pas à les percevoir avec assez de précision. Il faudra aussi leur trouver des noms.

Et prendre de la distance, oui. Mais en même temps m'approcher d'elle, d'eux tous. Et elle, surtout elle, est loin. Trop loin. Pendant des jours entiers, je ne l'entends plus du tout murmurer, et marmonner son long soliloque. L'idée serait peut-être, pour la retrouver, de recréer, ou plutôt de reconstituer ce qui s'est passé dans ma vie lorsqu'elle est apparue et qui l'a fait se présenter à moi sans que je l'appelle. C'est ça.