2. j'écris, donc je mens

Je n'aime pas trop m'éloigner du journal et rompre avec la discipline que je m'étais donnée d'y écrire un peu chaque jour. Mais si je dis que je n'ai pas écrit la page 2 parce que je n'avais pas le choix, je mens. J'aurais pu écrire, mais j'ai décidé de faire autre chose, juste pour voir, pour m'obliger à ressentir, cruellement, la privation et le manque de ce majestueux plaisir d'écrire en ligne. Mais ce n'est pas vrai. Je deviens masochiste ? Non. Je mens encore. Quoi qu'il en soit, je suis bien obligée cette fois d'avouer ma faute à genoux : si je n'ai pas écrit de toute la semaine c'est parce que je nourrissais le secret espoir que l'on me croie très malade à l'article de la mort ou mieux, complètement morte et enterrée mourue.

Mais même ça, ce n'est pas vrai. Ne croyez pas un mot de ce que j'écris là : je mens. J'écris, donc je mens. J'en suis consciente. Je laisse les grandes vérités aux écrivains célèbres. Quoi qu'il en soit, je me suis battue toute la semaine avec ma connexion internet et j'ai mal partout. J'ai tant et si bien bidouillé dans les fichiers système et les paramètres et les configurations et les pilotes que je les ai presque détruits et que j'ai dû, à bout de ressources, hier matin, réinstaller windows xp avec le cd et sans l'aide du moindre technicien ou ami. Et j'ai réussi. Vrai comme je suis là. Et tout de suite après, internet s'est remis à fonctionner et Ô surprise, le virus blaster machin a réussi à s'infiltrer et un autre qui s'appelle valla.b m'ont contaminée, beurk. Ce qui fait que j'ai tout recommencé depuis le début. Et pour finir, à midi ce midi, exactement quand midi sonnait, ça remarchait comme sur des roulettes et j'ai décidé d'écrire une petite page parce que tout ça, selon ma voisine qui m'a cuisiné des petits plats toute la semaine, tout ça elle dit que ça doit être une malédiction pour ne pas avoir écrit le journal de toute la semaine. Doit y avoir des lecteurs qui me font du voudou vaudou à distance. Non, mais ça se peut. Et voilà que je pourrais courir le risque d'attraper la dépression paranoïde et que je serais plus capable d'écrire des histoires jamais jamais. Snif snif.

[...] il n'est vraiment pas nécessaire de prendre son vol pour arriver au beau milieu du soleil, mais il importe de ramper sur terre jusqu'à ce que l'on y trouve une petite place propre où le soleil luit parfois et où il est possible de se réchauffer un peu. [Kafka : Lettre au père]

Mais ça fait rien. J'ai reçu un fort beau cadeau. Je suis allée aux Mosaïcultures dans le Vieux-Port avec mes soeurs qui sont venues hier et elles m'ont fait une surprise. Elles m'ont apporté des photos de famille et plusieurs photos de moi quand j'étais petite, du temps de ma vie de poupée, pas compliquée. J'ai maintenant mes photos de bébé, disons jusqu'à dix ans, et je suis bien contente. Elles ont été prises à l'extérieur et on peut voir le jardin et la maison de mes parents, et la vieille ferme. C'est fou.

Il y a ces images quand mes grandes soeurs m'habillaient avec les vêtements de leurs poupées tout en dentelles et me transportaient partout dans leurs bras comme un trophée, et celle du premier juillet quand j'avais deux ans et demi la bouche pleine de biscuits sur la grande galerie. Ces photos sont incroyables, en noir et blanc. Elles sont comme des grosses valises remplies de saveurs et de souvenirs dont ma mémoire a conservé toutes les traces, bien que peu de choses ne reste à la surface du conscient. Il y a bien le petit chien noir. Le lac. Les sapins. La couverture de fourrure jaune renard dans le traîneau. La neige et le givre avec mes traces de bouche sur les vitres. Les herbes vertes que j'aimais regarder onduler sous le vent, en été. Les rubans trop serrés qui tiraient les petits cheveux sur le front.

Ce sont des sensations furtives, des petites lueurs qui surgissent et puis qui repartent. Ce qui me reste surtout c'est cette sensation de paix en dedans, cette calme assurance que je ne suis jamais seule même quand tout va mal. Les coups durs ne réussissent pas vraiment à m'atteindre ni à me briser et c'est probablement à cause de cette enfance-là. L'amour qu'on m'a donné.

Hier soir tard, quand je suis rentrée, j'ai affiché les photos sur les murs du bureau et elles sont là pendant que j'écris, elles me regardent. Tiens, je crois que je vais refermer ce journal et continuer dans un autre document avant que la page 2 ne pèse trois megs ou que je ne me mette à me fendre le cheveu en quatre parties égales.

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