Canna indica

Une grosse orange se met à rouler toute seule sur la table ronde de la cuisine. Un moment d'inattention et elle se retrouve par terre à caracoler entre les quatres pattes de métal noir en croix. On dirait une boule de billard. Le chat la regarde. Il hésite. Va-t-il s'approcher ? Avancer une patte et toucher ? Non. Il s'installe et il attend. Le chat ne vit plus depuis le 11 septembre 2001. Attend-il que la planète se mette à rouler sous la table comme l'orange jaune orange ?

J'imagine que le chat attend. Mais je n'ai aucune idée de ce qu'il fait de ses journées. Il est simplement là. Le matin, il vient dans la chambre. Il attend que je me lève. Avant, il jouait avec un bout de main ou de pied que je laissais dépasser de la couette. Maintenant, il ne fait rien. Il ne me touche plus. Serais-je partie ailleurs ?

Et puis aussi le matin, seulement le matin, il demande à manger. Demander est un bien grand mot. Il me suit dans la cuisine en essayant de me frôler les jambes d'assez près pour me faire diriger mes pas [à mon insu ?] vers la dépense. C'est là que je range le sac de nourriture pour chats Special Diet Hair Ball Free [il a les poils très longs et avec cette nourriture-là, ça lui évite de vomir des boules de poils, ça doit pas être drôle pour lui, pauvre minou] parce que je ne le brosse pas. Jamais. Alors il me suit jusqu'à ce que je me souvienne que c'est le matin et qu'il a peut-être faim. Peut-être. J'ouvre la porte de la dépense, je sors le sac de nourriture pour chat orange [non, le sac est orange, le chat est tigré brun-beige-gris] et je lui verse environ une tasse de mini biscuits bruns dans son assiette de porcelaine blanche à fleurs rouges. Oui. Mon chat mange dans une assiette antique posée par terre, entre le frigo et le comptoir où je pose le grille-pain et au-dessus de laquelle se trouve l'étagère où je range les bols à café. Et le pot de café moulu de marque inconnue.

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L'assiette de mon chat a une histoire. Elle a été enterrée pendant vingt ans quelque part dans la région de Batiscan. Cette assiette et quelques autres semblables, plus des tasses et des bols à soupe décorés de fleurs bleues avaient été mis dans un coffre et enterrés par un couple de vieux, je ne sais plus trop pourquoi. C'était après la deuxième guerre. Celle que l'on appelle encore la dernière. Environ quarante ans après l'enterrement, et quelques années après l'exhumation du trésor, je suis entrée chez un antiquaire de Batiscan et j'ai acheté le coffre et les assiettes. Il m'a raconté l'histoire. J'ai oublié sa chute. Faudrait que j'en invente une autre. Pas envie.

Arrivé à ce paragraphe-ci, je devrais écrire ce que le chat fait ou plutôt ce qu'il ne fait pas du reste de sa journée. Mais justement, il ne fait rien. Strictement rien. Je l'envie.