56. dix heures vingt-six

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Sur les cigognes et leur migration :

Il est aujourd'hui possible de déterminer les migrations avec une précision de quelques centaines de mètres grâce à des techniques faisant appel à un réseau de satellites en orbite autour de la Terre. Ils peuvent ainsi étudier certains aspects de la vie de ces animaux qu'il était difficile d'aborder auparavant. (Image : D. Picamelot)

Montréal. Dix heures vingt-six. C'est la nuit. Toute la journée je fais des choses indispensables et j'attends la nuit en pensant à d'autres choses encore plus indispensables que boire et manger.

Chaque jour contient son lot de secrets et ce n'est que lorsque la nuit tombe qu'il est possible de les découvrir. Quand il faisait encore soleil et que l'après-midi était plein de lumière gris-jaune sur la ville, j'observais la migration des cigognes sur cigognes.org. Elles parcourent toute l'Europe pour descendre jusqu'en Afrique, pas loin de Tombouctou... [mon Tombouctou]. Je dis : je veux y aller moi aussi. Quand est-ce qu'on part ?

Peu après, je dis : je ne pars pas, j'attends. Mais les cigognes, oui. Elles voyagent tout le temps en se faufilant dans les courant d'air chaud qui les portent tout en haut du ciel. Elles se laissent en quelque sorte planer sur des coussins géants pleins de chaleur.

Ne pourrais-je pas un jour monter sur le dos d'une cigogne et m'envoler jusqu'au nord de l'Europe et ensuite redescendre au-dessus de la Méditerranée jusqu'à Tombouctou, en passant par la Tunisie, et tout ?

Faut pas trop rêver de la Méditerranée, parce que, au-dessus de cette mer, les cigognes ne peuvent pas trouver les courants chauds. Il n'y en a pas. C'est curieux. Si l'air et ses courants y sont immobiles, le temps doit l'être aussi : complètement immobile. Je rêve ?

Toute la sainte journée, le temps se traîne à la vitesse d'un vieux crabe fatigué. J'observe le vol des cigognes qui ne se laissent pas abattre par la Méditerranée trop calme : elles la contournent et passent par le détroit de Gibraltar ou par le Bosphore. Les cigognes sont intelligentes. Certaines se trompent et prennent de mauvais courants ou percutent des fils électriques-machins : Oups, elles meurent. Alors on dessine des petites croix sur les cartes des satellites. On trouve ça triste.

Ce sont des cigognes, très belles et très vivantes. Et personne ne comprend comment il se fait qu'elles se retrouvent en très grand nombre en Alsace, dans le temps de Noël, alors que logiquement, elles devraient être encore en Afrique. Mystère. Le secret des cigognes, c'est peut-être de parvenir à briser un tout petit fil entre l'espace et le temps, pour y faire filer une maille comme dans un bas de soie, une maille à travers laquelle elles peuvent s'échapper.

C'est l'été. Il est dix heures vingt-six. Il fait noir et je rêve à la migration des cigognes. Je rêve à une maille dans un bas de soie. Je lis Duras, je lis :

Il est dix heures et demie du soir. L'été.

Et puis il est un peu davantage. La nuit est enfin là, tout à fait. Il n'y a pas de place durant cette nuit, dans cette ville, pour l'amour. Maria baisse les yeux devant cette évidence : ils resteront sur leur soif entière, la ville est pleine, dans cette nuit d'été faite pour leur amour.

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