28. la nuit le jour

Au mois de février, un jour que nous marchions ensemble au bord de Méditerranée, Marie m'a parlé du jour et de la nuit. Elle m'a dit que la femme ressemblait à la nuit.

Quand elle m'a parlé de ça, j'écoutais intensément mais j'avais conscience que je n'enregistrais pas tout. Je ne saisissais pas tout. Marie fait des réflexions très profondes et complexes et avec la mer dans les oreilles, les goélands qui volaient partout, je me sentais attirée par ça et absente aux mots et quelque chose tremblait en dedans de moi : je craignais de ne pas me concentrer suffisamment pour comprendre ces paroles que je sentais importantes; alors je me suis mise à les absorber doucement pour les laisser s'implanter en moi au fur et à mesure que Marie les prononçait d'une voix calme et comme appuyée sur le rythme de nos pas qui s'imprimaient dans le sable pareil à du sucre granulé blanc.

Ce jour-là, Marie m'a dit que la femme ressemble à la nuit et que l'on peut aussi comparer l'homme au jour, mettant ainsi en opposition les pôles contraires qui semblent se repousser mais qui s'attirent et qui sont complémentaires : le noir silence de la nuit et la vibrante lumière du jour.

En comparant la femme à la nuit, Marie me parlait de la féminité, du secret, du silence de la vie que la femme porte en elle, et de ce non-dit, le caché en dedans, le sauvage et le couvé ; elle parlait de cette mer trop calme, la colère qui ne sort pas et qui peut être implacable tant elle ne semble pas exister, de notre relation torturée à la mère, elle parlait des enfants que l'on porte et qui nous déchirent le ventre, par opposition à ce qui est masculin, viril et extérieur, primitivement violent, qui construit inlassablement, qui discute et s'impose et impose et tue et bat comme une loi le jour et qui est pourtant aussi tendre sauvage doux et désarmé qu'elle. La nuit, la femme, n'a pas de loi, elle rêve et elle aime le contour flou des choses. Ce ne sont que des symboles, des images, et pourtant...

fleur jaune

Pourtant, le jour attend la nuit. La nuit attend le jour. Sans la nuit, le jour n'existerait pas, et sans le jour, il n'y aurait pas de vraie nuit. Les deux passent leur vie à se chercher et à s'attendre. Et cette attente est la plus douce, c'est l'espoir, les préparatifs de la rencontre de chaque soir comme une première fois de tendresse. Le jour court inlassablement après la nuit, le désir. Et la nuit accueille le jour en elle comme son seul désir. Ils ne se disputent jamais vraiment. Ce n'est pas nécessaire parce qu'ils sont profondément complices : entre eux, tout affrontement est impossible, vain.

Pendant la nuit, le jour reste là, il ne s'en va pas et il s'endort simplement auprès de sa femme. Il a besoin d'elle pour refaire ses forces. On ne peut pas le voir, lui, parce qu'il fait trop noir, et c'est à ce moment-là que le femme l'aime et le protège le mieux. Et pendant le jour, chacun fait ce qu'il a à faire : l'un s'occupe du soleil et l'autre des étoiles.

Depuis que Marie m'a parlé de la nuit, moi aussi, j'ai commencé à rêver au jour et à la nuit. Et puis à observer, méditer, pour finalement découvrir que le jour aime tellement la nuit, qu'il ne veut jamais la laisser : il entre en elle, il se cache en elle. C'est ce qu'il fait de mieux.

Et certains soirs, même si la nuit sait que le jour dort, elle a envie de lui chuchoter d'autres mots à l'oreille. Elle veut continuer à lui parler pour lui dire de rester encore un peu avec elle, espérant qu'il ne soit pas déçu qu'elle rentre plus tard, certains soirs et qu'il soit tout seul en train de l'attendre, elle sait qu'il avait peut-être envie de parler, de la prendre dans ses bras. Elle sait qu'elle aura toujours envie d'être là, avec lui.

Et elle ne peut pas s'empêcher de s'inquiéter un peu pour lui, le jour, quand il est loin. Il a son travail, des milliers de choses à faire, des tas de rêves et de désirs à habiter. Mais il a probablement parfois besoin de refaire ses forces en allant se réfugier dans le sommeil, dans les bras du crépuscule, son ombre à elle qui s'avance vers lui tout doucement. Dors, dors, je veillerai sur toi, lui chuchote-t-elle dans son coeur. Et si tu te réveilles et que tu as envie de parler quelques minutes, je serai là, je semble dormir, mais en même temps je veille sur toi.

Ainsi, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, en tout temps il peut me réveiller et j'écoute son silence, je lui ouvre les bras. J'ouvre mon coeur au jour qui se lève.

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