16. petit délire bleu, au miroir

Écrire un journal c'est un peu comme se regarder dans un miroir. L'objet peut être une belle surface polie avec un cadre doré ouvragé, ou encore très moderne et sans cadre du tout. Les anciens miroirs étaient en métal et aujourd'hui on fait les miroirs avec du verre étamé. L'objet sert à réfléchir la lumière, à refléter l'image des personnes ou des choses.

Quand on se regarde dans un miroir, on dit parfois : se mirer. Se mire-t-on dans son journal ? Et comme un miroir, existerait-il un journal qui soit déformant, grossissant, de poche, mural, un journal « ameublement », une psyché ? Pourrait-on parodier Mallarmé et dire : « Ô journal ! Eau froide par l'ennui de ton cadre gelée... » ?

Si je pousse un peu plus loin l'analogie, je me demanderai s'il pourrait y avoir un journal ardent comme il existe un « miroir ardent », sorte de miroir concave qui peut faire enflammer des objets par la concentration des rayons solaires. J'aime cette image.

On trouve aussi des « miroirs magiques », qui sont censés faire apparaître des personnes ou des choses absentes; et des « miroirs aux alouettes », engins composés d'une planchette mobile munie de petits miroirs que l'on fait tourner et scintiller au soleil pour attirer les oiseaux. Cela nous fournit donc deux autres possibilités : le journal magique où on peut tout faire apparaître, et le journal aux alouettes pour attirer les vrais oiseaux avec des plumes... J'aime moins le sens figuré, mais ça aussi, ça doit bien exister quelque part !

specularia perfoliata

Dans mon petit jardin sauvage, j'ai trouvé une nouvelle fleur, elle est bleu-violet. Elle se nomme Specularia perfoliata et pousse partout ici, sur la côte est du Canada et des États-Unis. Cette fleur a un très joli nom en anglais, c'est la Venus's Looking-glass (© Daniel Reed). Les noms de fleurs ont quelque chose de divin et d'un peu fou : Miroir de Vénus ! Et c'est à cause d'elle, c'est à cause de cette fleur-là que j'ai vécu ce petit délire matinal au miroir : un délire bleu.

Je crois sincèrement que la plus belle page de journal [de vie] ne sera jamais écrite car elle est écrite depuis toujours dans le secret de mon coeur. Et toutes les autres pages sont une tentative ultime d'écrire celle-là, d'écrire l'essentiel, le plus beau, ce qui compte au moment où je le vis, le jour qui passe. Seul celui qui est près de mon coeur et qui partage cette vie que je vis dans la grande maison avec des planchers de bois qui craquent peut la lire sans que j'aie besoin de la mettre en mots. On ne pourrait jamais écrire « vraiment » tout ce qu'il y a dans le coeur. C'est toujours le plus beau qu'on écrit pas, cette lumière qui est en dedans et qui s'allume parfois.

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