Écrire ce que je fais au moment où cela se fait reviendrait au même que d'arrêter le temps. Jouir du moment et le capturer vif pour immédiatement, instantanément, le mettre en mots. Le reste du temps je ne peux jamais écrire que ce qui est mort, ce qui est déjà vécu, passé - terminé - . Cette envie qui revient tout le temps d'écrire dans le journal pendant que je fais quelque chose, d'écrire - absolument tout - , de trans-crire, de traduire les sensations, l'événement, le parfum. Non pas bêtement écrire pour écrire : « en ce moment je fais l'amour », mais laisser les mots sortir du corps anéanti de plaisir [par exemple]. J'écris ceci sur un banc de Central Park. Sur le banc à côté de moi : une jeune femme dans la vingtaine, très troisième république, écrit son journal; à droite, un acrobate qui grimpe dans les rideaux rouges, très cirque du soleil, est installé à dix bancs plus loin et promène sa caméra sur les images, choisissant soigneusement à l'avance celles qui deviendront ses souvenirs de voyage. En face, un terrain de football (?) piqué d'arbres en fleurs. J'écris ces mots le lundi premier avril 2002 à Central Park, assise parmi les jonquilles jaunes, blanches, les bourgeons vert tendre, le soleil et les joggers.