magnolia_rose.jpg

Le sommeil répare tout, sûrement : la fatigue, la pensée, le rêve, le coeur. Je lis Consuelo depuis hier matin et j'arrive à la page 736. Il me reste à peu près 200 pages à lire et j'aimerais déjà que l'histoire continue toute la journée d'aujourd'hui et que j'en aie à lire encore pour plusieurs autres jours. Il est des univers littéraires dont il m'est difficile de me détacher.

Seuls détails qui m'agacent et qui n'ajoutent rien à ma lecture : les nombreuses allusions à Jean-Jacques (Rousseau) et les digressions où elle prend le lecteur à témoin et qui ont l'air de sortir tout droit de Jacques le fataliste; j'aime pas trop ces procédés dans ce roman-là. Reste que c'est un bon livre que je n'oublierai pas; quant à l'auteure, c'est une autre paire de manches. L'écrivain, je ne nourris aucune curiosité sur sa vie. Je me demande en quoi la vie d'un écrivain serait une plus-value pour son livre, à moins qu'il ne décide de l'écrire, d'en faire de la littérature, mais alors le personnage deviendrait une fiction. C'est trop compliqué, j'y comprends rien. Quand je lis, l'auteur n'est pas là, il s'estompe et s'efface devant son oeuvre pour me la donner à lire. Le livre serait-il au-dessus du corps de celui qui l'écrit, l'art au-dessus de son créateur ?

Si Consuelo avait été écrit par une autre que George Sand, un auteur contemporain, je ne le lirais probablement pas. Je dirais : maudit gros livre, maudites idées toutes faites. Autant les critiques vont vanter [planter] un livre récent et me dire que c'est bon [nul] et essayer par tous les moyens de me conditionner à le lire [ou pas], autant je vais résister et faire le contraire, aller vers les livres écrits avant, ou écrits par des gens dont on ne parle pas ou très peu. Les bons livres traversent le temps et sont imperméables aux modes. Les bons livres seront toujours ceux que je découvre par hasard et que j'ai du plaisir à lire, intellectuellement et avec le corps physique, tous les sens allumés. Même s'il n'est pas parfait, ni parfaitement écrit. Surtout s'il n'est pas parfaitement écrit. Ce qu'on dit d'un livre peut le tuer sur le coup, mais cela restera toujours une opinion, le commentaire d'un critique qui n'a pas plus de valeur que la bouche de celui qui le dit ou que la main de celui qui l'écrit aujourd'hui.

C'est comme cette page que j'écris ce matin, ces quelques mots au sujet de Consuelo, ce n'est rien de plus qu'un commentaire, autrement dit du vent ; cela ne concerne que moi et n'a de valeur que pour moi, en regard de ma lecture privée, intime, et cela m'appartient. Je ne vois pas pourquoi je raconte tout ça ici.

Si je le fais c'est parce que j'écris ce journal pour moi d'abord et avant tout, pour garder une trace de mes impressions et tout le reste. Pas pour faire une marque sur les autres, pas pour impressionner ni influencer, juste pour que cela soit lu, ou entendu, tout simplement.

Quant aux livres que je lis, j'aime mieux me faire ma propre idée, opinion, impression, et pour cela j'ai besoin de lire le livre une fois ou deux et souvent plus de trois fois. Et de rien d'autre. Surtout pas croire ou répéter ce qu'un autre en pense ou a écrit.

delacroix_sand.jpg

Reste à savoir comment équiper les livres pour leur faire traverser le temps. J'imagine que je dois construire solide, d'une seule pièce afin qu'ils volent tout seuls de leurs propres ailes, les fabriquer avec mes obsessions, ma folie et du rêve en masse, de la liberté tout plein pour que tout cela les fasse briller comme des phares dans la nuit. Si un livre comme Consuelo, avec ses imperfections et ses grandeurs, écrit par une femme à une époque où il valait mieux «porter» un nom d'homme pour avoir le droit d'être crédible et lue, traverse le temps, je me dis que l'institution littéraire qui étouffe des écrivains de talent a peut-être beaucoup de pouvoir et qu'elle nous casse peut-être les pieds, mais que ce pouvoir lui échappera toujours grâce au passage du temps. Preuve de plus que l'art dépasse les institutions qui tentent de s'en accaparer et de le définir à leur image humaine, donc injuste. L'art est au-dessus de tout cela, bien au-dessus.

Envie de recopier ici quelques mots d'Épiphanie, que je n'en finis pas d'écrire : « La courroie de ma sandale n’arrêtait pas de glisser. J'avais peine à suivre les grandes enjambées de Théo. À tout bout de champ je devais me pencher, lever un peu le pied, rajuster la sangle, poser le pied par terre et repartir en courant presque. Lui, il ne se rendait compte de rien. Il marchait, marchait. La ville était si grande, les rues si tortueuses. Combien de kilomètres à franchir encore avant d’arriver au fleuve ? N’y pense pas trop, petite Érika. Tu ferais mieux de suivre et d’oublier ça. Suis, suis. Mais qui va s’occuper du chat ? Personne n’avait pensé au chat, personne. » Je me demande si ces mots seront toujours là dans 100 ans. Le chat d'Érika von Strohem, sûrement pas.