Transition dont je sais qu'elle mène vers quelque sagesse, où aucun visage ne trouve de repos, où tous sont égaux, adoucis par un amour semblable à celui d'un mort ou d'un vivant véritable qui n'attendrait plus rien sinon la claire espérance - mais non l'espérance en quelqu'un - un amour qui ne serait qu'un état transitoire, quelque chose qui a été, dénué de tout point central, désaxé, un amour sans larmes ni objet ni mort, la pratiquer, le pourrai-je ? [Nouvelles Lettres portugaises]

Vers 19 heures, le téléphone sonne. Je sors. Je marche sur l'avenue du Parc sous la fine pluie de printemps enveloppée dans une longue cape de lainage noire, l'humidité est à son meilleur et j'ai des frissons plein le dos, des frisous plein les cheveux. Il pleut sur Montréal et je me sens vivre ici, c'est fou, si intensément vivante au coeur de cette ville alors que je rêve de marcher à pas pressés dans les étroites rues résonnantes de Paris sous la pluie pour aller boire un thé brûlant avec O. au Loire dans la théière. C'est souvent dans cette furieuse et folle envie d'être ailleurs, partout ailleurs qu'ici que je retrouve Montréal pour me fondre en elle une fois de plus corps et âme et jouir de cette étrangère. Avec de vieilles envies de bouffer de la poudre qui tue comme Emma Bovary ou encore de monter comme Anna Karenine mon petit pied sur le marchepied d'un train pour le grand départ en regardant au loin les yeux brillants et les joues rouges d'amour. Je porterais des bottines de cuir noir montantes avec des lacets croisés qui serpentent jusque très haut sur la jambe et font les chevilles très fines, boirais de l'absinthe [c'est ça le truc vert qui rend fou ?] toute la nuit avec Antonin Artaud, fumerais de l'opium avec Henry Miller et Anaïs Nin cachée par un voile de mousseline et de fumée bleue derrière un orchestre de jazz, ou entretiendrais une correspondance folle avec Franz Kafka et je vivrais dans un château en Italie. Non. Médecin de campagne, je serais un[e] médecin[e] de campagne qui se lève la nuit et qui pose un bisou doux sur le front soyeux de mon mari avant de prendre dans mon bureau rempli de livres jusqu'au plafond ma lourde trousse bedonnante pour sortir en pleine nuit soigner un jeune étranger qui a une grosse angine en pleine nuit et qui brûle de fièvre dans son lit. Dix fois par jour je monte et descends le long escalier qui mène à mon bureau. Dix fois par jour je reprends le fil de ce roman échevelé éclaté qui atteindra bientôt les 500 pages. Quelle monstrueuse folie. Aujourd'hui, un nom à consonnance italienne a pris d'assaut mes neurones. J'ai répété ce nom tout le temps. C'est pas possible ça, c'est fou, c'est le nom d'un personnage de roman, ou d'autofiction ! OK. Je dis : c'est comme vous voulez. Si vous voulez, je ne le prononcerai pas. Pourtant, je répète le nom en l'épelant une lettre par marche en montant et en descendant, dix fois par jour. Un nom si beau et si passionnément louche qu'on ne se méfie pas du tout. Pas du tout.