113. lire un livre avec un tablier blanc frais lavé

Adieu Angelina

Déniché dans le portfolio de Mario Lemoyne, un dossier Germaine Guèvremont. Je ne connais rien à l'oeuvre de Germaine Guèvremont, sauf peut-être Le Survenant, un peu. C'est un livre qu'il fallait lire à l'école, par petits bouts pour répondre à des questions par écrit et aussi qu'on lisait à haute voix devant toute la classe. J'adore lire à haute voix, surtout les dialogues et les mots qui n'en sont pas. Je mets un point d'honneur à lire ces mots-là [néologismes, québécismes, et n'importe quel mot à consonnance étrangère] comme si de rien n'était, comme si je les lisais tous les jours depuis ma naissance. Le Survenant, c'était aussi un radio-roman et ensuite c'est devenu un téléroman. C'est une histoire que j'ai toujours trouvé un peu trop terroir triste mais super tripante.

En gros, c'est l'histoire d'un homme qui s'en va et qui revient comme bon lui semble. Un « grand-dieu-des-routes » qui aime bien se promener le manteau ouvert et le nez au vent. Dans toute bonne famille qui se respecte il y a quelques survenants. Qui n'a pas un frère, un ami, un oncle ou même un père qui a pris la route un jour et qu'on n'a pas revu avant des lunes. Certains sortent pour aller s'acheter un paquet de cigarettes et puis ils ne reviennent jamais. Les autres refont surface la mine un peu basse mais l'air de rien et on tue le veau gras chaque fois.

- Un vrai sauvage, quoi ! Ces survenants là sont presquement pas du monde. Ils arrivent tout d'une ripousse. Ils repartent de même. C'est pire que des chiens errants.

C'est classique : tout doucement, le Survenant se glisse en dehors de ta vie. À ton insu. Tu ouvres les yeux et tu es toute seule. Si t'es bébé, tu ouvres les yeux et ta maman est toute seule à te regarder. Toi, tu comprends pas assez pour savoir qu'est-ce qui fait briller si fort les yeux de maman. Tu penses que t'as été méchante, pas fine et tu pleures un peu. Après, c'est pas long que tu te mets à ressentir l'abandon. Toute ta vie, tu entends la même mélodie et c'est terriblement triste.

Enfin bref, le Survenant est un sale type qui est tout le temps parti, qui réussit ses retours et à se faire aimer à la folie par la belle Angélina [facile, y'est jamais là...]. Quand le Survenant revient, tout le village est content, Angélina encore plus.

Mais quand il repart, pshht, c'est full mélancolique. On l'imagine tordre son linge à vaisselle, laver ses planchers trois quatre fois par jour, se promener d'une fenêtre à l'autre et scruter l'horizon. Mais elle reste digne, elle pleure pas trop. Puis on voit que peu à peu Angélina en profite [héhé] pour faire ses affaires, se raser les jambes, ou faire des gâteaux au chocolat et autres trucs de femme qui se font pas avec les hommes. C'est comme ça que peu à peu, après plusieurs scénarios d'arrivées dans l'allégresse et de départs la mort dans l'âme que le mélancolique grand amour s'installe. Et Angélina finit par penser au Survenant tout le temps, sans rien dire et toujours en faisant autre chose que l'amour avec lui.

Mais dans le fond, c'est peut-être Angélina la plus Survenante des deux. Si lui il a besoin de partir loin et pour vrai pour trouver son oxygène, elle, elle est capable de partir par en dedans et c'est là qu'elle trouve tout l'air et l'espace dont elle a besoin.

Je me suis toujours dit que ça devait être elle, la blonde du Survenant, qui avait écrit l'histoire. Ou qui la lisait le dimanche.

Toutefois le dimanche après-midi, revêtue de sa bonne robe sur laquelle elle passait un tablier blanc, frais lavé, fleurant encore le grand air et le vent, là elle pouvait sortir ses livres.

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