magnolia_rose.jpg

Une fois de plus, m'asseoir à ce clavier et noter le jour et l'heure. Coller une fleur. Noter le nom de la muse et mon propre nom, mon nom propre. Le but ultime : rester groundée, me lier pieds et poings au temps pour mieux rêver et emprunter les passerelles et suivre les petits chemins de traverse qui mènent d'un monde à l'autre. Ce matin, je me dis que le temps dans le journal, c'est quelque chose de bien.

Je dis c'est bon. Je navigue entre une grande fenêtre ouverte sur les toits de Montréal et ses clochers gris vert, entre les rues mouillées d'une ville qui se donne d'en haut des airs de Paris ma chère les jours de pluie et la rue Hutchison grouillante d'hommes en chaussettes blanches vêtus de noir qui se donnent des allures de revenants d'un autre siècle. Ce matin c'est shabbat et ça chante, ça chante.

Je dis c'est bon. Je fais des biscuits au chocolat et je lis Vautour. Je lis ce que C. écrivait en 1990 pendant qu'il lit ou qu'il écrit corps et âme. Cet homme lit et écrit tout le temps [almost]. Enfin, c'est ce que j'imagine. Je suis à l'extérieur, donc je ne peux pas savoir. Je ne pourrai jamais savoir ce qui se joue dans la tête de l'autre.

Quand je pose mon livre, j'ai le vertige. S'il est là, je dis : c'est troublant, parce que le livre que je lis, d'habitude, je dis : « mon » livre. Sauf que c'est le tien, puisque tu l'as écrit. Ne devrais-je pas dire : je pose ton livre, je lis ton livre, je mange ton livre ? Ton chapitre trente est sublime. Et là, quand je dis c'est pas juste, j'aurais aimé écrire les « roses jaunes castrées » de la page 104, je réalise que non, que l'écriture est un acte trop profondément intime lié à soi de sorte qu'il est impossible d'envier ton style, tes mots ou tes histoires. Je préfère le plaisir pur de les lire.

Quand il n'est pas là, je plonge dans chaque page comme dans une vague géante qui m'emporte et si un passage me fait éclater de rire, le suivant me fait pleurer presque. S'il était là il dirait : « c'est bon, c'est ça l'idée ».