Il porte un ample manteau noir par dessus son ample âme prudente et marche comme un grand bateau îvre à Ia démarche féline, la tête dans les nuages.

Elle contemple son corps de géant, ne pensant qu'à une seule chose : le toucher du bout des doigts. Doucement l'effleurer. Les mains, surtout à l'intérieur là où la peau est la plus douce. En rêve, elle les avait déjà caressées mille fois. Si douces.

Vous dites c'est un rêve mais en réalité cela se joue pendant la projection de Cet amour-là. Elle pleure devant l'immense fragilité des amants. Pleure devant sa ferveur à lui, son intransigeance à elle. Avant le film, dans la salle aux fauteuils violets, elle lit des passages du livre de Yann Andrea, à haute voix.

Et puis les lumières s'éteignent et elle se tait. Il lui prend la main. Vous dites maintenant Script va se taire et le livre pourra s'écrire. Je me tais. Nous allons chez lui. Nous mangeons avec lui. Puis je rentre à la maison. J'enlève mes souliers. J'enfile mon kimono safran et je me mets au travail. J'écris toute la nuit. La nuit avec la lune pleine, j'ouvre une bouteille de vin rouge et je remplis deux coupes, puis je dispose dans une assiette des biscuits moelleux Lu remplis de confiture raspberry. Ce sont les meilleurs. Je bois le vin avec O. et j'écris le livre.

Je sais que je le finirai ce roman. Ce soir je le sais, mais demain je recommencerai à douter et à me dire que cette histoire n'intéresse personne. Erika reviendra vite me parler des lutins et du petit cheval pongiste et de la « maladie » de l'autofiction. Je me remettrai au clavier.

Ce soir, pendant que la ronde lune chasse les heures de la nuit, elle porte encore son odeur à lui dans ses mains à elle. Elle ne pourra plus vivre comme avant Love and Writing Project. Entre l'avant et l'après, il y a ce point de lune blonde. Elle le dit. Elle est libre d'écrire. Elle dit qu'elle n'a plus de pieds. Il dit : mais tu as des jambes. Elle marche à son bras avec sa seule paire de souliers, des souliers noirs de danseuse espagnole comme dans le film Carmen. Il lui dit : les écrivains n'ont jamais qu'une seule paire de souliers.