101. comme deux soupirs immobiles

Cent ans de solitude, un livre de Gabriel Garcia Marquez

Et toujours le temps des fleurs,
Ni le vent ni la pluie ne l'attristent jamais.
Deux soupirs des branches dans l'air immobile,
Deux baisers des vagues sur la plage
Et dans le bois, au bord des eaux,
Un calme enchanté vous endort. *

La luminosité de l'aube avait ce matin quelque chose d'exceptionnel. Et nous étions là, suspendus à la naissance de la journée, comme deux soupirs immobiles.

Et ça continue. Le vent est très doux, le ciel transparent. Les moindres petits bourgeons des arbres sont en train d'éclore et la pluie de fleurs jaunes commence à tomber du vieil érable devant la maison.

Quand je passe en dessous, les minuscules bouquets fous s'accrochent à mes cheveux, se glissent dans les poches de ma veste. La chute de ces fleurs me rappelle toujours les pages avec les trois jours de pluie jaune des Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez.

Avec l'envie de recopier quelques passages, je cherche ce livre partout depuis 10 minutes : Disparu ! Je l'ai sans doute prêté et il est jamais revenu. Oublié à qui. Ça me fera les pieds. Plus jamais, jamais, je ne prêterai un livre. À personne. Je dis toujours ça quand j'en perds un et puis j'oublie, je les sème à tout vent. J'ai vraiment pas de coeur. Pas la moindre petite miette de coeur pour mes livres. Je les laisse trainer partout, je les perds, je les prête à des voleurs, je les donne. Mais pourquoi j'en vole pas ?

Je ne pense presque plus à Jack et c'est affreux. Terrible. En peu de temps, je me suis détachée complètement. Je ne dis pas qu'il n'y a plus d'amour ou que je l'ai oublié, je dis détachement. C'est pas pareil. L'amour ne meurt jamais, il reste incrusté dans le coeur. Mais je me suis déprise de cet amour-là, je ne sais pas trop comment ça s'est fait. Cela se passe dans une région sensible du coeur où pour survivre et me protéger, « je pratique une solitude féroce » qui n'est pas de la désolation, qui est pleine de rêves et de désirs, une solitude lumineuse sous une pluie de fleurs jaunes. Pour créer, écrire, j'ai besoin de ça. L'esthétique d'une solitude féroce.

Hier soir, j'ai relu des pages et des pages des Oeuvres complètes, Tomes 15, 16 et 17 : Monsieur Melville. Juste parce que j'ai ouvert la télé deux minutes et aperçu Victor-Lévy Beaulieu en entrevue au Salon du livre de Québec. À la page 458, j'ai retrouvé ce passage souligné et annoté, à propos d'Herman Melville :

Pour l'homme lucide, délivré de tout préjugé, que peut bien représenter la vie ? Rien qu'une sensibilité, rien que cette sensibilité qui souffre, celle [...] qui conduit tout droit à la solitude, c'est-à-dire à l'impossibilité d'occuper n'importe quelle fonction sociale puisque celle-ci implique le conditionnement.

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* Extrait d'un poème de Melville traduit par Michel Garneau et cité par VLB, dans Monsieur Melville, Lecture-fiction, Les Éditions Trois-Pistoles.

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