à Romain,

La journée d'hier fut longue et triste. Du silence. Encore du silence dense qui se danse avec les mots perdus. En soirée, j'ai écrit « Le silence » d'Emma Reva dans Les Carnets rouges [Mots magiques]. Ça fait du bien.

Tôt le matin, j'ai voulu écrire, et puis rien. La peur était là, tenace. J'ai dit « j'ai peur » et il a cherché à me rassurer. J'ai relu Valium en cherchant un passage qui ne s'y trouve pas. Ah ? Tant pis. J'y ai trouvé plein d'autres choses comme des mots sur l'amour et la femme littéraire. Et le temps et la force de la femme.

Hier matin, j'avais toute une grande journée devant moi et enfin, pour une fois je ne travaillais pas et j'avais tout mon temps pour écrire et je me suis assise à ce bureau et j'ai eu peur.

C'est l'absence presque totale d'amour qui me fait peur. Et aussi de ne pas avoir confiance que j'ai un peu de talent et d'originalité. Quand je lis je trouve que plein de gens écrivent tellement mieux. Et le fait de manquer d'amour, surtout, ça me fait peur. Ne pas ressentir que je suis profondément aimée et que je peux être moi-même et me montrer telle que je suis, tu vois, mon être et mon âme, et être aimée pour ça, par un homme qui n'aurait pas peur de moi.

Depuis ma dernière rupture il n'y a personne et ça me fait peur, parce que je pense que presque tout le monde ressent cela. Comme une infection. On en parle peu, je veux dire on parle peu de cette incapacité à être vraiment soi-même et de vivre et d'écrire [ou faire ce qui nous permet d'aller au bout de soi] à partir de ce qu'on EST et non de ce qu'on voudrait être, ou encore de ce que les autres voudraient que l'on soit.

Et alors la solution commune semble être de s'étourdir, de s'anesthésier le coeur. Certains choisissent d'étouffer, d'écraser les autres. Mais je ne veux et ne peux pas me résigner à ça. Alors j'avais peur et je suis restée dans la peur et je n'ai pas écrit sur le journal en me disant que j'écrirais sur le papier, et je ne l'ai pas fait. J'ai été incapable d'ouvrir le roman et d'écrire même un seul mot.

J'ai réagi et j'ai pleuré un peu et j'ai lu et après j'ai complètement refait le design des Carnets rouges. Depuis des jours et des jours, Ophélia n'écrivait plus dans les Carnets et c'était notre projet que nous avions rêvé ensemble et j'avais mal de son absence. Hier, elle est revenue, enfin. Elle est revenue pour écrire des « Édito » et des tas de mots avec nous sur les Carnets comme avant et c'est la plus belle chose au monde qui pouvait arriver. Un manière d'enchantement.

J'ai mis le bidouillage des Carnets de côté très tard dans la nuit et j'ai repris vers 6 heures du matin et à 8 heures j'étais encore là, à travailler dans les codes css et php3 et le html et ça dégoulinait de partout. J'ai mal aux yeux et je vois embrouillé ce matin. Sauf que j'ai moins peur. Je me sens plus forte d'avoir fait ça. D'avoir passé dans la peur sans la fuir.

[Juste avant de recevoir le email de Romain, j'ai ouvert Ultra edit pour écrire la page 82. Et là, devant l'écriture qui ne sortait pas de moi comme les autres jours, je me suis mise à nouveau à me sentir un peu comme hier, et j'ai lu sa question et j'ai eu des tas de mots qui sont venus et je lui ai écrit et ce mail que je lui ai envoyé, bien que très brut, un premier jet inarticulé, c'est ma page 82. Je voulais répondre à sa question « De quoi tu as peur ? ». Voilà de quoi j'ai peur et comment je vis avec la peur.]