80. la renouée des oiseaux

la renouée

Un jour, avec son insolence heureuse, il m'avait parlé de la renouée des oiseaux. Il disait : cette fleur pousse partout où rien ne pousse. Dans les fentes des trottoirs, par exemple. Ou dans les terrains vagues, arides ou abandonnés.

Elle poussait partout, sa renouée des oiseaux, et tellement à lui tout seul, que je n'osais pas la nommer, et encore moins l'écrire. Je la regardais de loin.

Il avait voulu en faire le titre d'un livre et ça n'avait pas plu à l'éditeur. Alors il avait sacrifié sa renouée, remise sous le cartable avec les autres fleurs, dans le scrapbook de ses titres qui lui trottaient dans la tête. La renouée.

On dit « renouée », sans doute parce que la plante est pleine de petits noeuds. Sur les racines, les noeuds donnent naissance à un petit bouquet de racines plus fines qui puissent l'eau dans le sol. Et sur la tige, chaque noeud s'éclate en de minuscules fleurs blanches avec du jaune autour.

Elle seule peut dire les mots, dire : « je suis la renouée des oiseaux », parce que quelqu'un, un jour, lui a donné ce nom-là.

Je pense à la renouée, je ne sais pas pourquoi. Et à cause d'elle et de tout cela qui est si étrange et troublant, je crois bien que je n'écrirai plus jamais : « quand j'écris je suis une fleur ».

Aujourd'hui, je n'écrirai pas : « je suis une renouée des oiseaux ». Si indifférente. Je suis une femme fragile. Et indifférente. Une indifférente femme différente en mon centre. Pas une fleur.

Aujourd'hui, je suis une femme et je vis, et c'est pour ça que j'écris.

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