73. deuil

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Preuve d'amour : je te sacrifie mon Imaginaire - comme on faisait la dédicace d'une chevelure. Ainsi peut-être (du moins le dit-on) accéderai-je à l'amour vrai. S'il y a quelque similitude entre la crise amoureuse et la cure analytique, je fais alors le deuil de qui j'aime, comme le patient fait le deuil de son analyste : je liquide mon transfert, et c'est ainsi, parait-il, que la cure et la crise finissent. Cependant, a-t-on fait remarquer, cette théorie oublie que l'analyste, lui aussi, doit faire le deuil de son patient (faute de quoi, l'analyse risque d'être interminable); de même, l'être aimé - si je lui sacrifie un Imaginaire qui cependant l'empoissait -, l'être aimé doit entrer dans la mélancolie de sa propre déchéance. Et il faut, concurremment à mon propre deuil, prévoir et assuner cette mélancolie de l'autre, et j'en souffre, car je l'aime encore. [Roland Barthes]

Sortir de sa coquille

Midi 25, le 25 mars. Gros soleil, l'air est vif. Je marche sur le trottoir étroit, sous un viaduc de l'Avenue du parc, quelque part entre Van Horne et Beaumont. Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que le bruit des voitures qui roulent au-dessus de ma tête m'envahit un peu trop, je marche en regardant par terre. Ce n'est pas dans mes habitudes de regarder par terre en marchant. Et si je marchais la tête en bas ? Donc, je continue, je marche d'un pas pressé. J'ai faim. Je regarde le trottoir devant moi et je vois un petit bout de coquille d'oeuf, puis un autre et un peu plus loin, une demi-coquille d'un oeuf à moitié gros comme un oeuf de poule ordinaire. Juste à côté, un oisillon jaune, mort. Trois pas plus loin, un autre oisillon jaune écrasé dans une petite flaque de sang coagulé, rouge et luisant. Je vois ça et je me dis depuis quand ces oisillons sont morts là, tout seuls ? Qu'est-ce qui a bien pu leur arriver ? Les oeufs sont tombés ? Il fait froid. Et deux oisillons sont morts sur l'Avenue du Parc. C'est le lundi 25 mars et il est midi 25. Il fait froid.

Sortir de sa coquille [bis]

Seize heures 18, le 25 mars. Gros soleil, l'air est toujours vif. Je marche sur l'Avenue du Parc, ça doit être dans le bout de Saint Zotique, quelque part par là. Peut-être un peu plus haut. Il y a des voitures de police, une ambulance et deux camions de pompier. Je vois une voiture grise complètement écrabouillée au milieu de la rue. Un accident et des curieux partout qui regardent. Près de la portière à moitié arrachée, des hommes en uniforme gris-bleu travaillent à extraire un corps du tas de ferraille. La civière attend à côté. Ils discutent, ça n'a pas l'air facile. Je ne sais pas si c'est un homme ou une femme qui est coincé dans cette coquille métallique. Ni s'il y a une flaque de sang coagulé en dessous, rouge et luisant. Je ne veux pas voir les détails. Je ne regarde pas. Je marche vite en direction sud. Arrivée au viaduc, les oisillons sont encore là. Je les regarde attentivement. Ils sont jaunes. Ils sont deux. Il est seize heures 24, le 25 mars. Il fait encore soleil. Et très très froid.

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