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La relation avec l'autre est tout à la fois exaltante et désespérante. On ne touche jamais que le corps qui se rapproche de soi, jusqu'à se brûler. Et puis il s'en va : pfshuiit..

On ne veut pas retenir. On veut la perfection. Comme une envie « irrésistible » que tout soit « parfait ».

Samedi soir, il neige. J'ouvre la porte et je sors acheter des homards. Les pieds glissent sur les trottoirs recouverts de glace bleue. On dit ce n'est pas la saison du homard. Pourquoi ? Le gâteau au chocolat du Mas de Chastelas est si moelleux qu'il ressemble à une mousse. Il ne se gêne pas pour faire la cour aux crevettes qui se tordent sur un lit d'avocats et de laitue Boston. Le Listel gris et le vin de prune japonais montent un peu à la tête.

Urgence de vivre et urgence d'écrire, pour moi, sont synonymes. Vivre pour savourer, capter un reflet au miroir de glace vive sur lequel je marche avec L. bras dessus bras dessous pour ne pas « se prendre une gamelle », comme elle dit. L. si belle, si frêle. Si forte de coeur. La vie, comme un Mirror project.

Un dimanche matin s'échappe du temps perdu par les deux bouts d'un ruban de satin vieux rose. Et les jours sont trop courts. Et je ne dors plus.

[...]

Fin de l'histoire d'Erika von Strohem et de Théo et de Monsieur Laloi et de leurs amis les lutins :

Commencer à écrire un roman dans un journal online est une bien étrange aventure. Un roman, je ne sais pas d'avance quand il commence, et je ne sais pas non plus quand il prend fin, sauf le jour où j'arrive au bout du récit.

Mais ce roman est loin d'être terminé. Alors ? que se passe-t-il ? Script serait-elle encore en fuite ?

Non. Script ne fuit plus, parce qu'elle est libre. Et fière.

Un jour de janvier, j'ai pris le train et Nietzsche est arrivé. C'est là que tout a basculé et que, portée par une vague de fond dont je ne percevais pas l'ampleur, j'ai écrit une première page qui a entraîné à sa suite un tas d'autres mots. Et puis les pages se sont mises à s'empiler partout, dans ce journal et à côté du journal, et sur le disque dur de l'ordinateur. Et puis deux personnages ont surgi du néant : Théo et Erika. Voilà.

Depuis quelques semaines, je raconte. Je me dis que les lecteurs de ce journal qui ont continué à le lire sont des gens très patients. Je ne sais pas s'ils sont encore là ou s'ils sont partis. Et ceux qui restent, s'il en reste, je ne comprends pas pourquoi ils lisent toujours.

Ces pages-là, celles des derniers jours, surtout, ce n'est plus du journal. Et ce n'est pas un roman non plus. Pas encore. Pas tout de suite. Le roman, il faut l'écrire.

Ceux qui ont déserté les lieux ont sans doute eu raison de le faire parce que ce journal ne correspondait plus à sa raison d'être : il a été pris en otage par le premier jet d'un roman.

Je crois que ce fut une transition nécessaire dans ma rupture avec Jack. Lui, il écrivait des pages dans Le Journal de Script de temps en temps. Il était toujours avec moi dans tout ce que je faisais. Même à distance. Et puis il disait : « Tout ce que tu fais c'est parce que je suis avec toi ». C'était vrai. C'est fini.

Jack n'est plus là, plus avec moi. Ça laisse un grand vide. Je pense que j'ai eu besoin de ces pages de fiction pour donner un grand coup de pied au cul à la maudite fatalité [je sais bien que ce n'est pas une question fatalité]. Pour me faire à l'idée que je suis dorénavant seule. Toute seule. Il n'y a pas de place dans ce journal pour laisser respirer Erika. La laisser aimer qui elle veut. Ou mourir autant de fois qu'elle en aurait envie. Et c'est pour ça que l'histoire avec Nietzsche et les lutins et Théo et Érika von Strohem va se continuer ailleurs.

Aujourd'hui, j'écris une page de journal et j'écrirai une page de roman dans Épiphanie ou le délire autobiographique d'Erika von Strohem. Offline.

Plus j'avance dans l'histoire, plus je déteste l'idée qu'elle soit lue à mesure que je l'écris. Un projet d'écriture, c'est fragile. C'est une petite chose qui n'existe pas encore. On ne devrait même pas en parler.

Je sais que ce que j'ai écrit n'est pas parfait, ce n'est qu'un premier jet. J'aurai à tout relire et caetera. Mais tout d'abord, j'ai envie de continuer à écrire ce roman en paix, sans penser constamment à ceux du web qui le lisent. C'est pourquoi je veux continuer toute seule.

Et puis tout doucement, de la main gauche, je reprendrai possession de MON journal online [même s'il n'a parfois de journal que le nom] en mangeant du gâteau au chocolat et de la confiture de pétales de roses.