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On n'avait pas vu cela depuis des lustres : un chat s'était accroché à la balustrade et jouait de l'harmonica. On en fit congeler un morceau pour la postérité et ainsi on a pu ressusciter des spécimens de chats mélomanes dans les contrées du 34e siècle.

À cette époque l'homme avait disparu et seules des sensations d'êtres avaient survécu. Maintenant, c'est bien pire, ce sont les mots qui s'agrègent.

Alors voilà. Le problème c'est que ce chat était mon chat. Et que de plus, j'étais chef de projet au Service de Congélation des Spécimens pour le Futur, le S.C.S.P.F. Or il se trouve que ce matin-là, j'avais le coeur gros. Très gros. L'air d'harmonica que Dylan jouait, c'est moi, Théo, qui le lui avait enseigné en cachette et je n'étais pas peu fier de ma réussite. Seulement voilà, il avait tendance à vouloir faxer tout ce qu'il jouait à la communauté scientifique qui traitait de l'épineuse question « comment être placé le plus haut possible dans les critères de recherche de Google », problème que les plus hautes sphères aristocratiques n'avaient pas cru bon de financer et dont les locaux se constituaient d'un cagibi avec un fax vert pâle. J'hésitai à le déshériter tout de suite malgré ses miaulements de protestation.

Je dus donc effectuer l'Opération Sauvetage 2897543.003 mais pour cela j'avais besoin du soutien d'Erika qui se baladait encore dans Central Park en compagnie de Woodie Allen. Je décidai donc sur le champ de lui envoyer un message sur son portable : « SOS, les fraises de la fontaine manquent de crème. »

C'était un message codé, bien sûr. Je savais qu'Erika von Strohem comprendrait et viendrait m'aider, étant donné qu'elle avait sûrement plein de place dans ses poches et qu'immanquablement elle aurait pris avec elle son portable qu'elle déteste. Oups !

Saisi d'un doute, comme toujours, j'envoyai un deuxième message avec ceci : « Je répète, SOS, les fraises de la fontaine manquent de crème », ce qui lui ferait peut-être croire que c'était un message de Londres égaré à travers le temps mais bon, elle n'était pas si bête et filerait à la française s'il le fallait.

Ainsi donc, Woody se gratta la tête un instant, se demandant s'il devait continuer à élaborer les dix prochains films qu'il allait produire et si Erika allait mourir d'inanition, debout, au milieu de New York avec les yeux d'une fille qui vient de se faire douze films d'affilé sans petit-déjeuner.

On entendit un beep dans la nature ce qui ne manqua pas de briser le calme troublant qui régnait. C'est vraiment impossible de rester tranquille un moment sur cette page, surtout si les paragraphes précédents s'amusent à briser la vie des suivants.

Enfin bon, il fallut bien se rendre à l'évidence, ce n'est pas parce que je ne me regarde pas le matin dans la glace que je n'existe pas. Je suis le seul à me rendre compte que je vis ma vie à cent à l'heure.

Pourquoi les éléments extérieurs se lient-ils pour se dérouler dans le sens qu'il faut alors que tout devrait chuter sur le sol ?

Je dis que l'autobiographie en prend un sacré coup quand on ne peut expliquer si le hasard est à louer ou si je dois correspondre avec mon saint esprit pour déterminer si je dois aller au travail en marchant ou avec ma voiture.

Ce n'est pas tant que la chance doit me conduire là où je sourirais mais plutôt un essai momentané de ma vie pour qu'elle s'accomplisse dans le sens qui paraîtrait le plus juste. L'échec aurait été fort louable et beau.

C'est ce que je me disais en buvant mon café noir par toutes petites gorgées. Gloup. Gloup. Ce n'est pas évident tous les jours de boire un petit café à cent à l'heure. Moi, je peux faire cet exercice cent fois par jour et bien davantage.

Il ne fait aucun doute que l'enroulement et le déroulement du temps sur les fleurs du tapis gagnerait à être examiné de plus près, surtout selon l'angle autobiographique.

Ah, ce satané cheval, toujours en train de basculer là où il ne faut pas. À pieds joints, il voudrait écraser les bouts de fils du tapis et s'amuser à tout cacher à mes yeux apprivoisés. Mais non ! Pas possible ça. J'y arrive déjà pas moi même.

Et puis boire les yeux fermé ça risquerait de me pousser à choisir inconsciemment si oui ou non je dois tout raconter à la personne qui se trouvera assise à coté de moi. Naaaan... Faut rien exagérer tout de même ! Gloup. Gloup. kof. KOF !!!

Je me suis installé, bien confortablement, la tête en bas sur la banquette du Café et j'ai ouvert mon journal. Une question m'a bien effleuré l'esprit : qu'est-ce que tous ces chats-là font là? mais elle a fait comme les autres questions clés, elle s'est inscrite dans la bddqar (base de données des questions à répondre) et mes yeux sont tombés sur un petit encadré digne des X-Files. J'ai découpé le texte et classé les questions qu'il soulevait dans ma bddqar. J'avais bien d'autres chats à fouetter ce jour-là.