70. dragons

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Lecteur, j'ai oublié de te dire que le 15 juin 1583, Théo avait reçu un fax posté de Toronto. Un fax de Toronto, me dis-je ? Pas possible !

Et là, c'est Théo en personne qui le dit, lui aussi : Pas possible ! Je suis resté planté là quelque chose comme trois minutes 27, à me demander qui pouvait bien être assez nul pour se servir de cet engin obsolète depuis une quinzaine d'années au moins.

Sûrement encore un coup des lutins, pensai-je. Et en fait, cette hypothèse fut vite confirmée par ce message imprimé en toutes lettres sur le fameux fax et aussi sur mon portable : « Vous êtes surveillés depuis peu. On sait que vous savez. Et pas la peine de cacher vos pièces, on sait où vous les rangez et nous on est en pénurie de poignées de portes. Alors jouez pas aux plus fins avec nous. Tiguidou. »

Là, je suis fait comme un rat. Les poignées de portes, c'est devenu introuvable depuis qu'il y a la guerre en Afghanistan. L'armée les réquisitionne pour les fondre et les transformer en toutes sortes d'armes défensives-offensives qui portent des noms barbares : defensive elements, évasion, détection, mission, communications, football, platter charge, shaped charges, m118, claymore, body armor, charges, shrapnel, timers, timing devices, boobytraps, detcord, pmk 40, silencers, Uzi, HK-MP5, AK-47, FAL, Jatti, Skorpion MP, teflon bullets, cordite, napalm, law, Stingers, RPK, SOCIMI 821 SMG, STEN, BAR, MP40, HK-G3, FN-MAG, RPD, PzB39, Air Force One, M60, RPK74, SG530, SG540, Galil arm, Walther WA2000, HK33KE, Parker-Hale MOD.82, AKR, Ingram MAC10, M3, L34A1, Walther MPL, AKS-74, HK-GR6, subsonic rounds, ballistic media, special forces, JFKSWC, SFOD-D, SRT, Rewson, SAFE, Waihopai, enfin, je m'arrête ici. Tu dois maintenant avoir une petite idée de que je veux dire.

Mais c'est bien beau tout ça, reste que je suis vraiment fait comme un rat !

J'ai pas hésité longtemps en fait. J'ai attrapé mon impair et j'ai dit à ma secrétaire que je m'absentais pour cause de euh... d'un truc sur le feu. rrah !

[...]

Rendu au bas de mon immeuble je sentis l'air chaud et pesant envahir ma tête. Et puis... j'avais un peu l'impression d'être observé, à nu. Mon chauffeur m'attendait déjà et m'ouvrit la portière. Je suais à grosses gouttes à cause de ma trop grande tendance à augmenter le niveau de la climatisation sans m'en rendre compte. C'est fou ça ! Je démarre ma journée à 24 degrés et le soir je finis à 15 ! Je me demande bien comment je me débrouille pour avoir aussi chaud.

Le chauffeur roulait déjà à vive allure et ce qui m'étonna vraiment c'est qu'il ne m'avait pas demandé où nous nous rendions. Néanmoins, il me déposa bientôt dans le quartier latin. Je descendis et sentis à nouveau l'air chaud et pesant envahir ma tête. Et puis... j'avais toujours un peu l'impression d'être observé, à nu. J'écris pourtant pas mon journal sur le web, pensai-je.

Quoi qu'il en soit, le taxi repartait déjà. Je fis quelques pas, encore sous le choc de toujours faire les mêmes choses. Il me semblait bien que dans une de ces rues traînait un vieil antiquaire indien, un détective privé pas cher et de bons restaurants asiatiques où je pourrais flâner et boire un peu de saké.

J'ai repéré une large porte à deux battants laquée rouge et abondamment sculptée de têtes de dragons et je me suis engouffré dans la grande salle surchauffée au plafond bas. L'air était lourd et rare. Ici, c'est le Sanctuaire. C'est le nom qu'ils donnent à cet endroit. C'est rouge et construit tout en bois d'acacia. C'est calme aussi. Une odeur d'encens flotte dans l'air, ça donne un goût âcre au fond de la gorge. Tout au fond de la salle, un rideau noir. Je m'avance lentement.

Et puis soudain je m'avance lentement et décide que finalement, l'encens ça peut être dangereux pour l'organisme. Je sors mon téléphone portable et je compose le numéro du centre antipoison le plus proche. Mais pourquoi je ferais ça ? Je déteste les portables. Les portables, c'est pas compliqué, je suis contre. Je préfère de beaucoup l'autre option qui s'offre à moi en cette fin d'épisode et voilà, au passé simple, ce sera encore mieux : je m'avançai lentement, je poussai le rideau d'un coup sec, ce qui arracha à moitié la tringle du haut. Je sais, des fois, je suis pas très fin... Mais non, lui souffla Erika, tu es super fin.

Oui. Erika attendait bel et bien son Théo derrière le rideau.

Théo entra. Puis il s'assit sur le banc aux multiples calligraphies, juste en face d'elle. Il poussa un soupir comme si les choses entassées là étaient restées comme lorsqu'il les avait quittées la dernière fois. Il se riva à son regard. Et puis, il n'avait pas trop le choix en fait : elle souriait. « J'ai un problème », commença-t-il à dire.

On ne sait pas bien ce qui se passe dans la tête d'un homme. Mais un homme qui a un problème, en général, c'est vraiment pas bon signe.

Pour Erika, c'était beaucoup plus simple, elle souriait toujours quand elle regardait Théo ou même quand elle pensait à lui. Elle lui dit alors :

- Donne moi tes mains, oui, les deux, et ouvre-les bien grandes, comme ça. Et maintenant, ferme les yeux.

L'homme obéit, un peu hésitant. Alors Erika plongea les mains dans les deux grandes poches de son manteau et en ressortit des dizaines de poignées de portes en bronze qu'elle déposa tout doucement dans les mains tendues de Théo.

Au toucher, les yeux fermés, des petites poignées de porte, c'est pas facilement identifiable. Déjà c'est lourd, compte tenu du volume occupé et puis surtout, c'est froid car ces poignées-là étaient en cuivre ou en argent.

L'instant de surprise fit son effet lorsque le contact glacé des petites choses biscornues ne fut plus qu'une interrogation mêlée d'angoisse dans l'esprit de Théo. Mais la confiance lui clouait les paupières. Il attendit que les tintements de la multitude de chocs se taisent.

Erika replaça ses mains délicates sur ses genoux. D'un air amusé elle se donna quelques secondes pour le regarder, doucement, tendrement. Il attendait sagement. Et puis elle dit :

- Regarde, ce sont les étoiles du monde. Le labeur et la souffrance, le travail des hommes et des femmes qui se sont unis dans l'harmonie parfaite d'un ailleurs qui n'existe que pour nous. Ce sont des clés car elles ouvrent cette autre partie du monde que personne n'a le courage de voir. Ouvre les yeux, maintenant. Donne-moi un peu de ton rêve...

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