68. on ne recule pas devant un arc-en-ciel

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Les artistes ne sont pas ces grands passionnés qu'ils voudraient se persuader d'être et de nous faire voir en eux. Ceci pour deux raisons : il leur manque la pudeur envers eux-mêmes (ils se regardent vivre ; ils s'épient, ils sont trop curieux) et il leur manque aussi la pudeur de la grande passion (ils l'exploitent en artistes). Mais en outre leur vampire, leur talent, leur interdit le plus souvent cette prodigalité de force qui s'appelle la passion, - Si l'on a du talent, on est la victime de son talent; on vit sous le vampirisme de son talent.
On ne vient pas à bout de sa passion en la décrivant ; on en est déjà venu à bout, quand on se met à la décrire. (Goethe enseigne le contraire, mais il semble avoir tenu, sur ce point, à ne pas se comprendre lui-même - par delicatezza). [Nietzsche]

[...]

Je fus soudain surprise de retrouver ma lucidité au milieu de la rue, un peu plus loin, là ou les marchands étalent leur camelote. Je me pris un court instant à contempler toutes ces vieilleries, des bibelots, des vieux bouquins et me préparai à déambuler ça et là. Et puis je sentais que ma veste me pesait. J'avais les poches bourrées de poignées de portes. Qu'est-ce que ça voulait dire ? Et puis je n'avais pas le temps de flâner.

Je me demandais qu'est-ce qui avait pu m'arriver l'instant d'avant. Et depuis combien de temps avais-je été absente ? Mais j'ai réalisé assez vite que j'ignorais complètement où j'étais.

Qu'est-ce que c'est que ce cheval et cette voiture sur la rue? Pourquoi les gens portent-ils tous des vêtements bleu marine ? Ils sont habillés de manière tellement bizarre. On se croirait en Chine ou au Japon. Ne paniquons pas, me dis-je. J'imagine que ce sont encore les lutins qui m'ont joué un tour pendable. Je vais appeler un taxi et retourner d'où je viens. Mais qu'est-ce que c'est que ça?

- Que me voulez-vous Monsieur ? C'est pas croyable ça ! Même pas possible d'être tranquille dans la rue cinq minutes ! Oui j'ai bien vu le panneau. Oui je sais lire. Quoi ? On peut pas partir sans flâner ? C'est quoi cette histoire ? La loi c'est la loi ? Oui je vois bien : « Article 212 Alinéa 2: Cette rue est réservée aux flâneurs uniquement. J'ai bien dit uniquement. ». Et depuis quand la loi parle t-elle à la première personne ? Et puis qui êtes vous à la fin?

- Je suis Monsieur Laloi. Vite. Vos papiers.

- Mais je n'ai pas de papier. Je n'ai qu'un Ibook violet qui s'appelle Socrate et un aspirateur.

- Je veux pas le savoir. Je suis Monsieur Laloi. Vos papiers. Ekssasse.

- Hein ? Ekssasse ?

- Et que ça saute !

- Ah. Il fait vraiment très chaud aujourd'hui, vous trouvez pas ? Meublais-je en tentant d'aspirer n'importe quoi qui puisse faire office de papiers d'identité...

Tout en faisant mine de chercher fort activement, je me suis mise à siffloter mine de rien en regardant partout et j'ai adroitement attiré son attention vers un petit oiseau, un tout petit oiseau qui avait fait son nid sur le bord d'une gouttière.

Mais je me trompais, ma ruse n'a pas fonctionné. Monsieur Laloi s'est mis à s'énerver de plus belle. Là, je me suis dit, tant pis, je vais jouer le tout pour le tout. J'ai sorti mon jeu de Tarots de ma poche et Hop! Prestement, j'allongeai un éventail de cartes multicolores devant la mine éberluée de Monsieur LaLoi.

Au fond, Laloi, c'était un brave bonhomme, juste un peu inégal, mais bon. Oui. J'ai oublié de dire que Laloi marchait en claudiquant. Que dis-je Laloi boîtait carrément. Ce qui n'est pas un détail inutile dans l'Histoire.

Un bref instant, je lus l'hésitation de l'homme qui se sent confronté à la chose pour la première fois. Mais on ne recule pas devant un arc-en-ciel, oh que non. Monsieur Laloi a avancé une main, que dis-je, une pince vers mon étrange proposition. Et là, il faut que je vous parle de la magie du tirage aléatoire.

Le 22 octobre 1578 je me liais pour la vie à mon jeu de Tarot. On lui donna un nom : mon maître et moi, pour pouvoir l'appeler dans nos rêves et dans nos songes mais ce nom sacré ne devait jamais être prononcé ; alors depuis ce jour, je dis simplement : le jeu de Tarot. La cérémonie fut simple. Le jeu de Tarot fut sorti de son bocal non translucide et mon maître prononça quelques paroles que je ne retins jamais car mon attention était tout à fait ailleurs. Il me le remit en main propre et je m'empressai de le ranger dans son étui. Ce fut tout.

Le 27 octobre 1578, j'ai pu m'en servir pour la première fois et, malgré mes longues années de pratique, je dus lutter contre le désespoir qui m'assaillait tandis que des mains étrangères palpaient le papier à demi végétal, presque encore vivant. Je lus ce qu'il y avait à lire et mes paroles furent bien accueillies. Le jeu manifesta sa première émotion envers moi. Reconnaissance. Les magnifiques arcanes ne cessaient de m'enchanter. Je les flattais à tout moment. Je les humais. Je les buvais des yeux. Ces cartes étaient vivantes, j'en étais intimement persuadée.

Mais ce qui me fascinait bien davantage, c'est que mon maître et moi étions doués de pouvoirs magiques. C'est ce que je découvris un jour de pluie, lors d'une promenade à Central Park en compagnie de Woodie Allen. Je marchais en devisant tranquillement avec mon compagnon, tout en caressant machinalement et par habitude l'étui de cuir fauve au fond de la poche gauche de ma veste Harley. Soudain, j'ai senti une toute petite ficelle sortir de l'étui et je tirai dessus. Et là une petite voix me chuchota à l'oreille : « Ce n'est pas parce qu'il fait semblant de ne pas vouloir parler de sa vie qu'il n'en a pas besoin ». J'ai levé un sourcil. J'ai continué à tirer plus doucement cette fois : « S'il voulait s'exprimer avec un instrument de musique il ne choisirait pas de marcher à tes cotés. Il faut bien voir que l'acte physique libère l'attention si on sait prendre en compte le fait que notre esprit n'est libre que lorsqu'il ne pense pas.»

Presque inquiète d'une éventuelle constitution d'une pelote de laine gris écru Phildar dans ma poche gauche qui ne manquerait pas de chauffer et de rendre la vie difficile aux Dames d'Épée ou aux Valets de Coupe, je tournais déjà la tête vers l'homme qui m'accompagnait pour chercher l'explication de cet indice beaucoup trop limpide. Il s'arrêta de marcher, amusé.

Il allait commencer une phrase idiote, comme à son habitude, et j'en profitai donc pour m'empêcher de parler. Miracle. Il expliqua ce qu'il voulait déverser sur cette partie du chemin. Je ne me souviens plus de la suite. Mais je l'ai notée. C'est dans le carnet.

- Je peux prendre n'importe laquelle?

- Yes, I said, take the one you want, anyone.

[Je pouvais bien ne pas comprendre tout de suite, l'homme parlait en anglais. Et à côté de moi était apparu un écran où ses paroles s'écrivaient en français et je les lisais et quand je parlais, l'écran traduisait mes paroles en anglais et Woodie Allen comprenait tout tout. Il n'avait même plus besoin de se tirer les cheveux car il n'en avait plus beaucoup.]

Le 28 décembre 1578, nous marchions toujours dans Central Park et nous avions sur notre écran tellement de mots que le cinéaste a dit : « voilà qui ressemble comme deux gouttes d'eau au scénario de mon prochain film ». Je n'en croyais pas mes yeux et j'étais médusée, complètement bouche cousue. J'ai demandé une petite pause.

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