Le jour de mes premières funérailles, dit Théo, n'eut été le fait que j'étais déjà mort, je crois bien que je serais mort de honte.

Au lieu de me mettre dans un cercueil comme tout le monde, mes parents ont préféré me donner des funérailles selon les rites de je ne sais trop quelle Premimère Nation Sioux ou Abénaquis. Voyez le topo ?

Ils m'ont donc enlevé jeans et t-shirt pour me revêtir d'une large tunique qui sentait hyper mauvais, fabriquée de larges bandes de peaux de castor tressées. Les inconvénients d'une telle tenue étaient majeurs. Ça laissait plein de petits trous à travers lesquels l'air s'infiltrait, sans compter les moustiques et autres bestioles.

On imagine de quoi j'avais l'air, déguisé en Peau Rouge mort? Oui, j'avais honte. Et je n'avais qu'une envie, c'était de me sauver de là à toutes jambes. Mais je ne pouvais pas. De un j'étais déjà mort, donc rigide, et de deux, ils m'avaient solidement ligoté sur une espèce de longue planche qu'ils avaient ensuite hissée et bien attachée sur les plus hautes branches d'un chêne.

Dur à croire : une sépulture amérindienne, en 1582, en plein Saint-Germain-Les-Courges. Heureusement que le ridicule ne tue pas parce que sinon je me demande bien ce que je serais devenu. Mais je dois avoir une bonne étoile parce qu'un heureux concours de circonstances a fait que les autres arbres de la petite place de la ville fourmillaient d'activités très intenses.

Ces arbres étaient habités par une colonie de Lutins. Dès mon arrivée là-haut, je me suis appliqué à les observer mine de rien, eux ne se doutant de rien, puisque j'étais mort et ainsi je pus prendre des tas de notes mentalement. Je pus donc classer toutes ces abondantes notes dans mon carnet mental durant près de douze années entières.

Je dus, à plusieurs reprises, diviser et reclasser l'ensemble de ces notes pour y intégrer ce qui n'avait pas pu se greffer à l'arborescence qui a toujours tendance à se construire par rapport à une échelle de valeurs... humaine.

La majeure partie, je dirais, le tronc central de mon attention se focalisait sur la vie quotidienne d'une communauté dont l'organisation n'avait rien de banal. Les contre temps et les incohérences d'une de ces vies se comptaient par dizaines et je dus maintes fois noter le fait brut pour pouvoir l'expliquer plus tard face à l'incompréhension qui me gagnait.

L'idée d'utiliser un carnet mental me venait d'un autre temps et d'un autre lieu. Et puis, mort comme une serviette éponge, je n'avais pas beaucoup d'autres possibilités au demeurant. Je fis donc des pieds et des mains pour obtenir une mine de rien qui puisse inspirer la confiance absolue à mes voisins de hasard.

Je ne faisais rien qui puisse les choquer, c'est-à-dire rien. Pas un mot plus haut que l'autre, pas de remarque désobligeante et une retenue digne d'un moine tibétain qui a décidé qu'il méditerait jusqu'à ce que la fatigue le terrasse et lui fasse mordre la poussière.

Je griffonnais avec allégresse toutes ces pages de mon carnet mental dont je ne peux résister d'en reproduire ici quelques passages, les meilleurs :

Jour 1, le mardi 10 décembre 1582,
Grosjean-les-pieds-dodus a volé sur les ailes d'un oiseau pendant que sa soeur, Loorinelle-la-maligne versait du lait au miel dans une calebasse pas plus grosse qu'un pois chiche. Trois autres de leurs frères et soeurs effectuaient des aller-retour, dont je ne m'explique pas bien la pertinence d'ailleurs, entre la calebasse et la piste d'atterrissage. Cette note ne sera pas complète si je ne réfère pas à la définition de l'atterrissage lutin.

Atterrissage Lutin : C'est presque ce que l'on apprend à faire avant de marcher. L'atterrissage lutin consiste à unir harmonieusement le plaisir de la mécanique et de la douceur animale. Lorsque la piste est internationale, l'oiseau se pose sur un bout de bois retenu par deux cordes elles-mêmes accrochées à un arbre. Ce trapèze peut se balancer à son gré ce qui peut provoquer des perturbations du trafic international les jours de grand vent. Pour les petits aéoroports de campagne, on utilise des trapèze beaucoup plus petits ou seul le passager peut s'agripper pour quitter l'oiseau en plein milieu du vol dans un magnifique mouvement de balancier. Ainsi, l'oiseau peut parcourir et drainer de nombreuses pistes d'atterrissages sans avoir à s'arrêter un seul instant. Le lutin qui descend de sa monture avec une telle efficacité ne manquera pas de lâcher une main pour faire un au revoir au reste de l'équipage ainsi qu'un coucou malicieux au cas ou il serait filmé. L'opération suivante ne fait plus vraiment parti de l'atterrissage proprement dit : Si les cordes sont correctement réglées, le mouvement de balancier du petit trapéziste se termine au niveau d'une branche où il peut déposer délicatement ses pieds, en toute sécurité. Notons que pour l'embarquement on utilise le même système. Enfin, notons aussi que, dans les coins ou la densité de population ne permet pas de construire les infrastructures nécessaires à un aéroport international, il est possible d'aligner plusieurs aéroports de campagne sur une même ligne pour faire descendre et monter plusieurs lutins en un seul passage. C'est assez artistique. Surtout la nuit, s'ils ont des lampes à pétrole accrochées à la ceinture.

Jour 2, le mercredi 11 décembre 1582,
C'est bizarre ce matin. Plus un seul lutin. Tous disparus. Se sont-ils rendu compte que je les observais? Se cachent-ils? Hier soir, et jusque très tard, la petite piste d'atterrissage a été très achalandée. Je n'ai pas trop regardé, me disant qu'ils faisaient leurs petits commerces habituels. Mais j'aurais dû. C'est fou ce qu'ils peuvent emmagasiner de brindilles et de breloques de toutes sortes.

Jour 5, le samedi 14 décembre 1582,
Ils viennent de rentrer la nuit précédente dans un grand concert de cris et de musique. Était-ce une fête ? Le plus vieux d'entre eux, Ornando-le-sage portait une grande toge rouge, simple mais impressionnante. Il arborait un fier sourire et se déplacait sur une colombe dont je n'avais jamais remarqué la présence. Puis, un convoi mysterieux est arrivé par transport spécial de hérons et a été largué sur un aérodrome qui ressemblait à une grande cible. Depuis quelques heures, une multitude de porteurs ont été réquisitionnés pour répartir le contenu du convoi dans tous les foyers ce qui doit représenter un rayon de 5 ou 10 kilomètres étant donné le temps moyen que met un porteur pour effectuer une livraison. Je suis très intrigué. L'effervescence de tout ce petit monde me fascine.

Je commence à aimer ça être mort, conclut Théo dans un baillement. Et puis il tomba endormi. Profondément mort.