61. sous la bienveillance bleu azur

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Aujourd'hui il fait beau, me disait Théo ce matin. Le ciel est bleu. D'un très beau bleu qui vous ronge à travers les volets. J'ai pas de volets mais c'est pour l'image, ça fait super classe. Je n'ai rien de vraiment précis à faire aujourd'hui. C'est peut-être pire que d'être overbooké après tout, ajouta-t-il. Faut voir. Je n'ai pas vraiment défini ce que j'avais à écrire. Souvent, ça me prend du temps, il faut que j'y pense à l'avance, que j'y réfléchisse sous la douche, dans mon lit, le matin, en marchant sur la rue. Je ressasse ce qu'il faut que j'invente, ce qu'il faut que j'écrive. Là, panne sèche. Mais c'est pas grave, je vais improviser.

Je suis né, me raconta Théo, dans un canton suisse appelé Bourganeuf d'un père alcoolique et d'une mère dépressive. Tout jeune déjà, je rêvais de pouvoir monter un poulailler dans ma boîte aux lettres mais je fus bientôt rejoint par l'envie irrépressible de fonder moi-même un groupe de musique à partir de mes bruits imaginaires de basse-cour. Mes parents qui ne trouvaient guère l'idée intelligente ne m'ont pas vraiment soutenu et sont donc morts deux ou trois fois, ce qui ne m'arrangeait guère, à l'époque. Et encore, ils auraient pu essayer de faire ça discrètement.

Le père Duré, qui s'imaginait pouvoir survivre à son Calvaire, dans Hypérion, n'aurait pu faire long feu au milieu de tous ces poulets. Il faut dire qu'on doit s'en occuper et que ce n'est pas de tout repos

K, mon grand ami de toujours à qui je cafte l'intégralité de ma vie car il faut bien un témoin partial et juste de toute mon existence vu que dans toutes les histoires de SF où le monde est retourné comme une chaussette les méchants choisissent un témoin, un être le plus anonyme et inconnu du monde possible, mais avec une telle ouverture d'esprit qu'il peut tout appréhender sans non plus chercher à tout comprendre, [attention, la phrase est un peu longue mais Théo c'est Théo...] aurait bien pu en prendre un ou deux en pension, mais je ne crois pas que son entourage aurait accepté, bref, j'en mis donc une bonne douzaine dans des consignes, à la gare, avant que Vigipirate n'ait lieu. Bilan : j'ai tout perdu. [Va falloir que je fasse gaffe aux références difficiles à comprendre. Si en plus il faut faire des recherches dans l'Encyclopedia du vieux Français d'autrefois, je risque de perdre des lecteurs, moi. Et tout ça à cause de mon Théo.]

Vigipirate, c'est le nom d'une opération Couillu qui consistait à enlever toutes les poubelles et casiers publics qui pourraient faire office de contenants à une bombe terroriste. Ainsi, les poubelles dans les gares ont été remplacées par des cartons, ce qui n'est pas très esthétique. Du coup, j'ai arrêté l'élevage des poulets, dit Théo, et mes parents ont arrêté de mourir, ce qui a définitivement arrêté de m'arranger. Depuis, ma vie semble beaucoup plus simple : j'ai étudié à l'école comme un gentil garçon et après, K est arrivé et là, tout a basculé. Comme quoi on en revient toujours à cet empafé. Fait chier.

[...]

Jean-Paul Riopelle est mort. Je l'ai appris pas email hier matin. Drôle de façon d'apprendre la mort d'un géant.

La veille pourtant, je sais pas pourquoi, je caressais mon vieux projet de reportage à l'Ïle aux Grues pour capter son regard avant qu'il ne soit trop tard.

Trop tard.

[...]

Mal de crâne. Toute une vie qui s'étire autour du tronc. L'arbre majestueux se supporte. D'une ramification séculaire, d'un entier relatif, il déambule dans son périmètre. Absorption volontaire de tout l'espace, il dépense son énergie à appréhender son autour, son ailleurs, sous la bienveillance bleu azur.

Le géant n'est pas pressé, il ne se presse pas. Il a tout son temps pour méditer. Et parce qu'il a déjà été un homme, il se souvient qu'il a déjà su parler, et penser. Alors il pense et il se parle à lui même. Il parle aussi aux petits rochers qui font parfois toc toc contre son tronc et il parle aux autres arbres, ceux avec qui il lui plaît bien de mêler ses branches et son feuillage, seulement eux. Pas tous.

Il se mêle en circulant doucement dans son périmètre. Seul. Ses paroles bruits font de volatiles incursions dans le silence de couverture. Des discussions millénaires se dissolvent aux bases des jeunes pousses qui ne piaillent pas, ne crient pas et se poussent lorqu'il faut regarder ailleurs. Ou se mêler par des attouchements du bout des doigts. Les contacts brutaux sont interdits, indécents. Caresses et paroles sont des usages qui forment l'harmonie du périmètre où la vie éclôt et meurt.

Une caresse du bout des mots, se dit l'arbre. Redonnez-moi le bleu du ciel. Seulement voilà, j'ai les yeux fermés depuis des millénaires. Mes racines tordues me font mal à hurler. Je hurle et pas un son ne franchit l'espace. J'ai perdu mes couleurs : la vie. Il n'y a pas de vide pour transporter les ondes sonores. Le trop est plein. La terre est molle.

D'une branche, tentacule un peu folle, s'agite le désespoir de la sagesse qui grandit au fil du temps, le corps cassé. Riopelle est mort.

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