Je m'en souviens très bien, et puis c'est vrai parce que c'est écrit noir sur blanc à la page 32 du Journal de Script : en 1582, l'équinoxe de printemps tombait le 11 mars, en avance de dix jours sur la date théorique du 21 mars assignée par le concile de Nicée.

Pour rétablir l'équilibre, on supprima donc 10 jours tout en conservant l'ordre des jours de la semaine.

Ainsi le jeudi 4 octobre 1582 fut suivi du vendredi 15 octobre 1582 (pour l'Église romaine); chaque pays adopta cette réforme plus tard.

En France, le 9 décembre 1582 fut suivi du 20 décembre. Ensuite, il firent une réforme des jours bissextiles pour empêcher cette dérive de se reproduire.

Si j'étais née en 1582, à Paris (puisque le Ploubalzanec n'était pas encore découvert et que Ploubalzanec-Les-Bains n'était pas encore fondée), je ne serais même pas née, puisque ma date de naissance se situe quelque part entre le 9 et le 20 décembre. Par ailleurs, si j'avais été adulte en 1582, il est fort probable que j'aurais écrit mon courrier avec une plume. Et si d'aventure j'avais écrit mon journal ou mon courrier en sautant directement du 9 au 20 décembre, quelqu'un qui aurait trouvé ça cent ans plus tard dans un tiroir secret de ma commode (sans savoir la raison officielle de la mise à jour du calendrier) cette personne se serait-elle demandé pourquoi je n'avais pas écrit ces journées-là ? Aurait-elle essayé d'imaginer les événements qui m'avaient empêchée d'écrire ? Peut-être mes descendants m'auraient-ils inventé une tranche de vie secrète : enlèvement par un preux chevalier (mon amant), ou séquestration dans la tour du château par un mari jaloux. Ah, qu'est-ce que ces dix jours manquants m'inspirent ce matin.

Quand j'ai su qu'ils couperaient ces dix journées-là sur le calendrier, je me suis dépêchée d'écrire tout un tas de pages de journal et des lettres d'avance pour les jours à combler, les jours inexistants. Ces jours-là vivront bien quelque part, pensais-je.

Alors j'ai prévu de lettres et des pages de journal pour eux, pour qu'ils ne soient pas tout seuls. Et aussi, dans plusieurs milliers d'années, quand plus personne ne se souviendra que ces jours ont été retranchés du calendrier, eh bien ils croiront que mes lettres ont eu une véritable vie de lettres et mon jounal une véritable vie de journal. Sauf que je ne sais pas ce que mes écritures ont bien pu devenir, après tout ce temps.

Enfin bref, toujours est-il qu'il faut bien prendre conscience que ce vide temporel du 9 au 20 décembre posait de sérieux problèmes.

À l'époque, Théo avait dû embaucher un groupe d'experts de l'écoulement du temps. Parmi eux, on trouvait déjà le père Duré qui apportait avec lui son expérience des voyages interstellaires à effet Dopler, bien que cela n'ait rien à voir, ni avec ce qui nous concerne, ni avec ce qu'il a enduré. Et c'est pas un jeu de mots.

Théo loua donc un petit appartement rue de la Vieille Fontaine pour réfléchir au problème de l'acheminement des grains de riz sur cette période fatidique qui risquait de provoquer une pénurie de produits de base dans le canton de Ploubalzanec-Les-Bains ce qui inquiétait déjà l'équipe d'experts en économie qu'il avait décidé de recruter, en couverture. Fallait-il faire partir sept diligences le 9 décembre ? Ou plutôt le 2 décembre étant donné le temps de transport de sept jours ? Et si oui, à qui incomberaient les frais de location exorbitants d'une réquisition de sept engins de transport à haute vitesse (ETHV) dans le parc mondial des véhicules tout terrains et sportifs ?

La question fut soulevée dès le départ, mais une question plus grave encore se posait déjà au groupe d'experts qui s'arrachaient les cheveux de leurs crânes déjà mal en point, surtout celui du père Duré qui avait dû subir maintes et maintes souffrances, disons, quelques milliers de morts.*

Quelle serait donc la date d'arrivée d'une diligence qui partirait le 8 décembre au matin. Le 25 décembre ? OK. Mais la question à se poser c'est : quels jours ont choisi les officiels de Ploubalzanec-Les-Bains pour enlever les dix jours en trop ? S'ils ont décidé de les enlever du 18 au 29 décembre, alors la diligence arriverait le 34 ! Ce qui ferait un vide temporel de 19 jours !

Ce délai, rédhibitoire à la stabilité des valeurs boursières, se devait d'être calculé avec précision et les risques d'un crash économique et d'une révolution culturelle qui s'ensuivrait se devaient d'être minimisés compte tenu de la probabilité que Ploubalzanec-Les-Bains s'aligne sur les dates de Paris ou que, par hasard, ils ne soient pas abonnés à Télérama qui fait circuler la sainte Pensée à travers le monde et que, du coup, ils décident d'autres dates, disons, plus exotiques.

On dut y réfléchir pendant près d'une semaine. Un des experts fut pris de démence et on l'enferma dans une chambre capitonnée en le privant de tous les objets dangereux qu'il avait sur lui : sa montre à bracelet, sa montre à gousset, son sablier, son pendule. On dut faire le noir aussi car il risquait d'avoir encore conscience de la notion du temps qui passe et il aurait plongé dans une folie meurtrière face à cet incompréhensible tour de passe du destin qui fait que je n'ai pas écrit Le Journal de Script ni de e-mails entre le 9 et le 20 décembre. On lui servait des repas à des heures tirées aléatoirement suivant une loi gaussienne de paramètre... mais on s'en fout en fait.

Et donc il fut décidé d'envoyer un convoi total de vingt diligences pour éliminer le double risque des creux temporels de Paris et de Ploubalzanec-Les-Bains. Je commençais à avoir hâte de savoir quand je recevrais mon riz. La solution c'était que tous les pays traversés n'utiliseraient pas de dates exotiques non plus. Donc, pour éviter cela, on sélectionna les meilleurs chevaux pongistes possibles avec le Tournoi des Deux Nations.

Tous les chevaux sélectionnés reçurent la consigne suivante : « – Vous partez le 19 décembre à l'aube. Vous avez vingt-sept jours pour arriver à destination, ce qui comprend le temps de transport de sept jours, le vortex temporel de dix jours de Paris et le vortex temporel de dix jours plus ou moins probable de Ploubalzanec-Les-Bains. Il vous est formellement interdit de vous renseigner sur la date des pays traversés compte tenu du risque que vous encourez si vous découvrez que le dit pays est lui aussi plongé dans un vortex temporel. Donc motus. Bon voyage. La Nation compte sur vous. Vive la France, Vive le Ploubalzanec, Vive le Ploubalzanec Libre ! »

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* Note de l'éditrice :

  1. Dans Hyperion, le père Duré a un organisme dans le corps qui l'empêche de mourir et de partir d'une planète, c'est horrible. Alors il se crucifie sur un arbre Tesla qui grille les gens qui l'approchent pour essayer de mourir. Malgré cela, il ressuscite à chaque fois et remeurt. Des milliers de fois en fait (trois ans en tout). C'est vraiment très très horrible. J'ai presque fait des cauchemars après avoir lu ça. Dan Simmons est un spécialiste de l'horreur - SF, bien qu'il fasse très peu de passage horribles. Sauf que quand ça le prend, c'est rude.
  2. Si vous voyez des erreurs de calcul, vous pouvez les corriger bien que ça me semble à peu près cohérent. Si cohérence il y a...