J.W.Waterhouse : The Soul of a Rose

Et l'Aurore superbe,
heureuse,
triomphale,
Nue et rose
parmi les éblouissements,
Se regarde rougir
dans les yeux de Céphale.

Hier soir, je me sentais totalement dévastée. Défaite. Comme une ville après les bombardements. Mal partout. Brisée. Je dois apprendre à vivre, survivre, comme le font les gens après la guerre. C'est pareil. J'ai plus tellement envie de raconter des légendes ou de lire les livres des ethnologues de consulter un psy ou encore de raconter ce que disent les fleurs, ni la poésie, ni Rilke, Miron, Goethe ou Nietzsche. Qu'ils reposent tous en paix. Je leur fiche la paix. C'est pareil.

La semaine passée en France après ma fuite m'a fait du bien. Les jours seule à Paris, les autres jours avec L. et la mer, m'ont empêché de penser à ce qui m'arrivait et la douleur fut moins vive. Et après j'ai dû reprendre la route, les trains, porter les bagages trop lourds, sortir de ce pays étranger et pourtant si familier.

Depuis que je suis revenue, le mal de tête dû à la sinusite et la fièvre ont permis un temps de pause, eux aussi. Mais plus la santé reprend du terrain, plus la douleur intérieure se fait aiguë. Je me demande si je vais passer au travers, survivre à ça.

À 22h05, hier soir, j'écrivais : je pense que je suis en train de mourir. Je le sentais comme ça. Le mal était terrible, insupportable. J'ai trouvé ça horrible et j'ai voulu jeter ces mots. Cliquer sur Delete. Je n'effacerai plus rien. Je me demande comment font les gens qui souffrent pour ne pas en parler, ne jamais décrire avec des mots ce qu'ils éprouvent en-dedans. Comme s'ils craignaient que ça les affaiblisse d'avouer leur faiblesse. J'écris tout ce que ça me fait. Tout. C'est là que je trouve un peu de force. Dire la sensation d'arrachement, l'horreur de renoncer. D'être rien.

Hier soir, après avoir écrit, je passe deux heures dans la salle de bain à m'occuper de ce corps. Je brosse mes cheveux longtemps longtemps. Je les attache. Et puis je me couche. Sur la table de la salle à manger, une nappe blanche. Des fleurs : dix iris, cinq anémones jaunes rouges et roses et cinq frésias couleur lavande. Mon nez ne peut capter leur parfum. Sur le fauteuil blanc, cette écharpe rouge que je refuse de ranger. La planche à repasser seule dans un coin attend que je vide le panier plein de ce linge lavé mercredi. Des piles de livres et de cd sur le buffet attendent que je m'y intéresse. Non, les objets n'attendent rien. Ils ne sont pas vivants mais indifférents. Le chat court partout, il mange tout le temps pour se rassurer. Je me couche, la peau encore plus brûlante qu'hier, la tête en feu.

Les premières heures de la nuit sont agitées, mais moins que les autres nuits. Je rêve que le téléphone sonne. Je rêve qu'il me parle au téléphone. Je me réveille. Le téléphone n'a pas sonné. Dans mon rêve, j'ai entendu sa voix. Je n'ai pas parlé. On dirait que je n'arrive pas à m'adapter à l'horaire d'ici. Je me rendors. Je me réveille en pleine nuit. Je me lève à 3h48. Je prépare du thé à la menthe que je sucre avec du miel. Je m'enveloppe dans la couverture de fourrure et je sors sur la terrasse. Je regarde la lune qui brille, presque pleine. C'est bon de boire ce thé dehors au froid, à petites gorgées, le regard et l'âme perdus dans la profondeur du ciel de Montréal qui cette nuit est pâle et sans étoiles avec des couleurs pastels à l'horizon. On dirait l'aurore qui commence à rougir. J'aime Montréal la nuit. À la folie. Cette ville est lumineuse. La ciel de la nuit de Montréal me fait du bien.

Hier soir, je me suis laissé envahir par la nostalgie en relisant quelques pages de journal. Celles de l'été, la découverte de l'amour. Et la suite, des pages qui me vident de mes forces et qui me font pleurer.

Dimanche, 9 heures 55 du matin. Je refuse de m'apitoyer. Je ne pleure plus. Je vais faire le café. Manger un croissant et un pain au chocolat. Je reviendrai écrire la suite tout à l'heure.

J'ai plus faim. Plus envie de café. Je mange le croissant parce qu'il le faut. Bois ce café par habitude.

Je repense aux pages lues hier, les pages pleines d'amour de ce journal. Est-ce que plus rien ne subsiste de tout cela ? Mais non, tout est encore là en moi. Rien de ce que j'ai vécu et ressenti ne mourra, jamais. L'amour est toujours bien vivant et présent à l'intérieur. L'amour est là. Je ne le renie pas, je ne renierai jamais rien. Tout ce qui a changé depuis la page 114, 120 et les autres..., c'est que j'ai choisi de fuir Jack et ensuite il m'a mise dehors de sa vie parce que je n'arrêtais pas de rompre dès que ça allait un peu mal. C'est tout. Il a arrêté de s'accrocher à moi, de m'aider, de me comprendre. Il a arrêté de m'aimer. Je ne sais pas faire face à tout ça : le quotidien, les mésententes, les petites habitudes de l'un et de l'autre. Ailleurs, dans son pays, sa ville, sa maison à lui, dans son lit à lui, sa cours, sa rue, sous son ciel, au bord de sa mer, je ne savais pas vivre comme il aurait fallu. Ici, je sais que j'aurais pu le faire. J'ai besoin de vivre dans ma maison pour écrire et pour aimer, pour le moment. Ici, à Montréal. Je sais aujourd'hui que c'est à cause des romans que je porte et qui doivent s'écrire ici. Je ne sais pas expliquer ça à l'homme que j'aime. Je ne savais pas. J'oublie les paroles malheureuses et les petits drames. Il me reste les sensations, les émotions ressenties et tout ces mots que j'ai écrits. Que nous avons écrits. Tout ce qu'il me reste c'est mon corps. Ma personne en chair et en os, celle qui mange pour vrai, celle qui marche pour vrai, celle qui dort pour vrai, celle qui fait l'amour pour vrai et qui fait cuire un poulet pour vrai, celle qui faisait déborder sa douche comme si c'était ma baignoire à pattes et qui disait je t'aime cent fois par jour. Tout ce qui me reste c'est la nécessité de m'occuper de mon corps pour qu'il puisse apaiser mon esprit et mon coeur. C'est avec la femme qui écrit que le rêve, la poésie et l'amour sont nés. Pas avec la femme de chair, car avec elle, rien ne fut possible sauf le plaisir du corps. Je ne parle pas comme j'écris. J'ai besoin d'être aimée pour la personne physique, pour l'être que je suis. C'est cette partie-là de moi qui a besoin d'amour. Pas celle qui écrit. L'écrivain n'a besoin de rien d'autre que de sa liberté. C'est ma personne physique qui nourrit celle qui écrit, pas les autres. Je ne veux pas être aimée par et parce que j'écris. Ni pour ce que j'écris. Parler, je ne sais pas. Avec la parole, la conversation live, je suis maladroite ou trop silencieuse. Ou encore je parle, je parle, je ne sais pas ce que je dis, les mots sortent trop vite de ma bouche. Et alors j'ai trop d'arguments et ça fait peur. Et à mon tour, si l'autre se tait, j'ai peur de son silence. Et s'il se fâche, j'ai peur de sa rage. Ce que j'écris, j'ai le temps de le penser, de le laisser mûrir. Parler, je n'y arrive pas. Alors ? Alors ça fait mal. Quel gachis. Je le revois crier. Quand je repense à cette nuit-là, à la guerre qu'il y a eue entre lui et moi, c'est insupportable. Ça me tue. Je ne voulais pas ça. Pas ça. Et puis j'ai réussi à me faire rejeter de la plus merveilleuse façon qui soit : en me faisant crier après et en me faisant jeter un pot de fleur à la tête. Lui, il n'avait pas de problème, c'était moi le problème. Le rejet total, le blâme et le jugement qui discréditent, qui disqualifient ça fait mal et il va falloir que je m'en remette. Que je continue d'avancer. Que je vive.

La nuit avance. Je retourne au lit vers 5 heures du matin. Je dors comme une buche. Quand je me réveille, à 9 heures 32, la fièvre est tombée. Ça va mieux.

Bilan : j'ai perdu 15 livres cette semaine. Pas des livres qui se lisent, des kilos. Quinze livres sans régime amaigrissant et sans pilules. Pas besoin. Juste un méchant virus, une sinusite, et la douleur. La femme à la peau trop blanche de mon roman, c'est moi. Un fantôme né de la fiction. Faudra que je prenne un peu de soleil. Que je sorte. Que je donne des nouvelles à toutes ces personnes en chair et en os que j'aime et qui m'aiment et que j'ai négligées. Que je vive.