crocus1.jpg

La belle image de crocus est un cadeau reçu par email d'une lectrice qui préfère garder l'anonymat. En réponse à ma demande : « Est-ce vous qui avez pris la photo ? J'aimerais beaucoup la mettre sur une de mes pages de journal... je peux ? Et si oui, j'inscrirais votre nom (ou pseudo) pour que votre talent soit reconnu... », elle répond :

– Oui, c'est moi qui ai pris la photo dans mon jardin... dans une autre vie. Vous pouvez l'utiliser comme vous voulez, elle est pour vous. Sans mon nom (ni pseudonyme qui est [...]), car je ne tiens pas à faire reconnaître mon talent, si talent il y a...

Je croyais que faire une photo comme ça prouvait un certain talent, je peux me tromper; je voulais simplement « rendre à César » ou « reconnaître », et je trouve cette photo superbe. J'aime la lumière qui entre dans la fleur, l'ouverture des pétales vers le soleil et le don. Et je ressens beaucoup de gratitude devant la beauté du geste. Le geste simple d'offrir qui n'attend pas de retour. Je vois le plaisir de recevoir aussi. C'est comme les vagues de la mer.

Ce matin, malgré la douleur, malgré la fièvre et les mauvais rêves qui sont là depuis trois jours, je m'accroche et je me soigne. Je sais que plus loin devant moi la vie est belle. Et même maintenant, la vie est belle. Belle parce qu'elle est difficile. Belle parce qu'elle offre plein de fleurs et de fruits même quand on ne les espère plus. Belle parce qu'elle me fait mal jusqu'aux os.

Je perds le désir ? Je perds l'amour ? OK. J'accepte. Je ne désire plus vivre l'amour avec l'homme. Hum. Me semble que j'ai déjà entendu ça quelque part. En tout cas pas avec un lecteur. Il me reste l'amitié. Et l'amour de la vie, ma famille, mon travail, mon chat, les plantes et l'écriture et le monde et j'aime point. Les mots « amour » et « toujours » sont vides de sens ? Les mots « Je t'aime » sont vides de sens ? Oui. Parce qu'ils n'ont pas de suite, pas de continuité et que je ne sais même pas qui se cache derrière ce « je » prêt à me mordre quand j'ai juste peur de lui [si différent de moi] ou peur de la mort à soi-même qu'il faut accepter pour que l'amour vive. Et cette succession vie-mort-vie, c'est à toutes les heures de tous les jours que ça arrive. C'est terrible. Ça donne peur de se perdre dans les projets et la vie à deux et de ne plus pouvoir écrire jamais. J'ai mis tellement de temps avant d'accepter que je portais en moi cette nécessité d'écrire que maintenant j'écarte tout ce qui peut menacer cette vérité. J'ai mis tellement de temps avant de commencer à écrire pour vrai que je ne supporte pas l'idée d'arrêter. Arrêter d'écrire pour moi c'est mourir. Ne pas écrire c'est ne plus pouvoir être moi-même et libre. Si l'homme ne comprend pas ça, je n'existe pas. Je ne suis rien. Rien.

L. me dit que la haine est proche de l'amour. Je refuse la haine. Je l'ai toujours refusée. Un jour, cet automne, quelqu'un [un lecteur/ami] m'a dit que la haine était nécessaire et je me suis fâchée avec lui. Il s'est entêté à défendre son idée. Je me suis donc entêtée à défendre la mienne. Ses mots violents m'ont fait très mal. Je suppose qu'il ne m'a pas pardonné mon refus de croire que la haine est utile. Je ne peux pas. Je ne comprends pas ça. On est quitte ?

Je recommence à questionner la nécessité d'écrire ce journal ? Bien évidemment. Jack est partout dedans. Comment faire autrement, continuer sans lui ? Et puis il y a la fiction. J'ai besoin d'écrire de la fiction, le roman qui est en route demande beaucoup de travail et d'amour. Roman et journal peuvent-ils coexister ? Avancer sur le même chemin comme les deux roues d'une bicyclette ? Laquelle des deux est la roue avant ?

Et cette question d'hygiène ?

Un peu d'hygiène ne peut pas nous du faire de tort, n'est-ce pas, chère Ariane Fabre ? Dans Entrée libre, ce journal online écrit de septembre à décembre de l'an 2000 et effacé accidentellement de mon disque dur, j'écrivais des pages et des pages sur l'hygiène du journal online. Il ne me reste plus que le titre. Mais si j'ai perdu les mots et les phrases, et les idées, c'est sans doute parce qu'il me faut revenir à la question. Recommencer la réflexion. J'ai le temps maintenant. Tout mon temps.

J'ai tout mon temps. Si cette fièvre peut me lâcher [ça baisse : 38,4 ce matin... c'est fini]. La sinusite lève les voiles. Si je veux continuer le journal, j'ai besoin de me donner une certaine discipline; voilà qui me ramène à la question de l'hygiène.

Première règle d'hygiène du journal online, v.1.0 : ne laisser personne d'autre que soi écrire dedans. J'ai enfreint la règle, j'assume. Jack a écrit avec moi. J'ai ses lettres dans la Boîte aux lettres, des pages de lui, des pages avec lui. Quoi faire avec tout ça ? Rien. Laisser les pages et les lettres là où elles sont. Les mots de Jack font partie du journal, est-ce à dire qu'ils font partie de moi ? Je ne sais pas. Cela fait sans doute partie de l'histoire de ce journal. Et de mon histoire à moi.

Si je réfléchis aujourd'hui à l'hygiène du journal online, ce n'est pas pour donner des leçons. Ni pour régler mes comptes avec Jack. Il sait tout ce que je peux écrire ici. Et beaucoup plus que ça. Il sait tout ce que je pense, je lui ai tout dit. Tout. Donc, dans ce journal, je ne règle pas mes comptes. Avec personne. Et surtout je suis pas là pour donner des leçons. À personne. Je réfléchis, c'est tout. J'ai rien d'un prof. Donner des leçons, enseigner, cela ne m'intéresse pas. Je n'ai aucun talent pour ça.

Ici, dans ce journal, j'écris ce que je veux avec qui je veux. Je colle les Images que je veux. La seule règle d'hygiène à ce sujet : au moment où j'ouvre le journal à quelqu'un, il faut que j'en ai envie. On ne force pas ma porte. Jack n'a jamais forcé ma porte. Il est venu à moi et il a donné. Et j'avais envie de lui écrire et ensuite d'écrire avec lui. Comme j'ai échoué et que j'ai été incapable de vivre l'amour avec lui, il me voit comme son ennemie. Et puis il n'est plus là. Moi, je reste. Ainsi, je suis en paix avec sa présence dans ces pages. J'essaie de faire abstraction du fait qu'il me déteste après m'avoir tant aimée. Ne plus vouloir me parler. Ne plus vouloir m'écrire ni me regarder. Rien. Accepter que pour lui, je suis rien.

Première règle d'hygiène du journal online, v.1.1 : je peux à l'occasion inviter des personnes à écrire [citations] ou coller leurs Images dans mon journal online. Ainsi, le journal s'ouvre sur la vie, sur l'amour. C'est une oeuvre ouverte à l'Autre.

Première règle d'hygiène du journal online, v.1.2 : pas de relation amoureuse avec un lecteur. Les 56 arguments sont à écrire demain. Ou plus tard.