Cette légende commencée hier raconte l'histoire d'une femme qui voyage dans la montagne à la recherche d'un ours brun. On saura pourquoi si on a lu la page 43. Et on saura pourquoi je m'intéresse aux voyages en montagne si on a lu les autres pages avant, mais cela n'est pas nécessaire pour lire la fin du conte « Tsukino Waguma : la légende de l'ours brun qui vivait dans la montagne » .

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La femme grimpe et poursuit son escalade. Arrivée plus haut, elle a beaucoup de difficultés : des ronces lui barrent la route, des branches cassées et des racines la font trébucher, des épines l'égratignent et s'accrochent au bas de son kimono et le déchirent; ses mains et ses chevilles saignent. Elle continue néanmoins sa route courageusement parce qu'elle est amoureuse.

Bientôt le soir tombe et des oiseaux noirs étranges volent au-dessus de sa tête et elle a très peur. Elle se dit que ces oiseaux doivent représenter les âmes des morts sans famille, alors elle se remet à chanter pour eux. Elle fredonne des incantations douces dans lesquelles elle leur dit qu'ils ne sont plus tout seuls, qu'elle est là et qu'ils peuvent reposer en paix. Arigato, arigato chante-t-elle tendrement pour les oiseaux.

La femme continue d'escalader la montagne jusqu'au sommet, là où il y a de la brume, de la neige et de grandes plaques de glace. Elle a maintenant les pieds mouillés, les pieds gelés. Elle poursuit sa route de plus en plus haut parce qu'elle est amoureuse. À un certain moment, une bourrasque de vent souffle fort et elle reçoit plein de neige dans les yeux, dans la bouche, et elle ne voit plus rien. Elle avance malgré tout jusqu'à ce que le vent s'apaise et alors elle chante Arigato pour remercier le vent de lui avoir redonné la vue.

Il fait nuit et la femme commence à s'endormir. Elle découvre une caverne, entre là et allume un feu pour se réchauffer. Elle s'installe pour la nuit, bien couverte de feuilles mortes pour se tenir chaud et elle tombe dans un profond sommeil.

Le lendemain matin, la femme se réveille et tout est calme autour d'elle. Le soleil brille, des petites feuilles vertes et des crocus sauvages pointent à travers la neige fondante et chaude. La femme se dit qu'il est temps de commencer à chercher l'ours. Elle cherche jusqu'au soir et au détour d'un sentier, elle arrive juste derrière un énorme ours brun qui entre dans sa tanière en balançant son gros corps d'une patte sur l'autre en rugissant. Sans jamais l'avoir vu, elle sait que c'est lui.

Sans faire de bruit, la femme ouvre son sac, prend un bol et le remplit de nourriture. Elle dépose le bol à l'entrée de la tanière et court vite se cacher sous les arbres.

Peu de temps après, l'ours se met à renifler et sort de son trou en suivant l'odeur... il grogne en humant et en faisant le tour du bol. Puis, de deux ou trois coups adroits de son gros museau, il avale toute la bonne nourriture et lèche même le fond du bol. Glooup. Ceci fait, il se lève sur ses pattes de derrière et pousse un rugissement effrayant qui fait très peur à la femme avant de faire demi-tour et de retourner se coucher dans sa tanière.

Le lendemain soir à la même heure, la femme retourne près de la tanière de l'ours et elle lui met de la nourriture dans un bol, elle pose le bol et cette fois, au lieu de retourner se cacher, elle reste à mi-chemin entre la nourriture et les arbres. Comme la veille, l'ours sent la bonne odeur, sort de son trou, fait le tour du bol et avale tout avant de rugir bien fort et de retourner se coucher. Les choses se passent ainsi pendant plusieurs jours.

Finalement, un soir que la lune et les étoiles brillent dans le ciel, la femme se rend compte qu'elle ne ressent plus aucune peur. Elle prépare donc le bol de nourriture comme les autres fois, elle le pose par terre et elle reste debout à côté, tout près de l'entrée de la tanière. L'ours ne met pas beaucoup de temps à renifler la bonne odeur et il sort du trou en fixant le bol. En même temps, il a dû voir les deux petits pieds à côté puisqu'il tourne son museau vers le haut et surpris, il se dresse sur ses pattes de derrière en poussant un rugissement si fort que le son ébranle la femme jusqu'aux os. Elle frémit un peu mais reste calme et immobile devant l'ours.

Puis quelques minutes passent et elle se décide à parler. Elle dit cher ours, très cher ours, j'ai besoin de toi. Aide-moi, s'il-te-plaît, j'ai fait ce voyage pour te retrouver et j'ai absolument besoin que tu me donnes un poil de ta belle fourrure pour guérir mon mari. Je t'en supplie, veux-tu me donner un des poils de ton cou ?

L'ours la regarde. La femme voit passer toute sa vie et la vie de la nature dans son regard profond et paisible. L'ours est bon et il dit à la femme : tu es bien gentille de m'avoir nourri sans que je te demande rien. Tu sais que je pourrais te manger, ne faire qu'une seule bouchée de toi ? Mais puisque tu m'as donné de la si bonne nourriture, je te remercie du fond du coeur. Alors prends un poil dans mon cou et va-t'en tout de suite avant que je ne change d'avis.

Sans plus attendre l'ours relève la tête et la femme plonge la main droite dans le beau pelage en forme de croissant de lune qui se trouve sur sa gorge, elle saisit un poil brillant et tire de toutes ses forces. Elle l'arrache d'un coup sec. L'ours grogne de douleur et il recule. La femme dit merci, merci, en marchant de reculons et en faisant des tas de petits saluts reconnaissants.

Puis la femme se retourne et elle court et court dans la forêt pour redescendre la haute montagne. Au passage, elle chante plein de Arigato aux étoiles, aux ronces, aux pierres, aux oiseaux, au vent et aux feuillages qui lui ouvrent le chemin. Arrivée en bas, son kimono est en lambeaux et ses cheveux sont tout ébouriffés, ses bras et ses jambes sont en sang mais elle est fière d'avoir le poil de l'ours brun qu'elle a tenu serré dans sa main tout au long du voyage de retour.

Une fois au village, elle entre en coup de vent chez la guérisseuse qui est en train d'allumer un feu dans sa cheminée et elle lui dit : voyez, j'ai réussi, voici le poil de l'ours brun. Vite, préparez la potion pour mon mari, je vous en prie.

Lentement, la guérisseuse prend le poil que la femme lui tend puis elle le lance dans le feu en riant. Mais que faites vous donc, crie la femme ?

Calme toi, ma fille, calme toi. Ne t'inquiète pas. Te souviens-tu de tout ce que tu as fait quand tu as voyagé dans la montagne ? Te souviens-tu de chacun de tes pas, de chacun des gestes que tu as fait pour gagner la confiance de l'ours ? Te souviens-tu aussi de tout ce que tu as vu et entendu ? De tout ce que tu as ressenti ?

Mais oui, mais oui, dit la femme. Je me souviens bien de tout dans les moindres détails. Alors la guérisseuse lui dit en souriant : c'est tout ce dont tu as besoin pour guérir ton mari. Rentre chez toi et fais comme tu as fait dans la montagne. Vous retrouverez votre bonheur comme avant la guerre.

Fin

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Je suis encore chez la guérisseuse. Ce matin le soleil brille. Je retournerai à la plage et je ferai mon sac. Demain, je commence à escalader la montagne.