Dans notre prochaine existence,
nous nous garderons bien d'être humains,
nous serons deux oies sauvages,
volant bien haut dans le ciel,
les neiges aveuglantes,
les mers et les eaux,
les monts et les nuages,
les poussières rouges du monde.
De loin nous les regarderons
comme si nous n'étions jamais tombés.

N'Guyen-Khac-Hien

Il disait quelque chose comme : il faut écrire avec son sang sinon on écrit pas. Je crois qu'il était un peu jaloux de Nietzsche. En s'allongeant pour faire des câlins il trouve le livre dans le lit et prononce des mots comme : pas encore lui. Je rêve ? Après, il lance le livre par terre. Je ris. Pourquoi je ris ?

Un vendredi midi, il est triste. Il dit : j'ai peur de ne pas t'aimer autant que tu m'aimes. Je n'ai jamais reçu autant d'amour. Il dit aussi que je fais des phrases trop courtes. Et que tu m'aimes tant que parfois ça m'étouffe. Il dit j'ai besoin de toi. Il murmure jure moi que tu ne me quitteras jamais. Je jure. Je donne ma parole d'honneur. Je promets toute la vie avec toi. Mais je ne comprends rien à tout ça.

Vendredi matin. Une semaine plus tard et je ne comprends toujours pas. J'aime Jack et je suis en fuite. Je ne l'étouffe pas. Je suis obsédée par cette idée-là, elle m'empoisonne. S'il dit que je l'étouffe, je ne supporte pas de l'entendre. Je veux qu'il soit libre comme l'air, comme moi je suis libre comme l'air. Donner de l'affection et de la tendresse à quelqu'un qui est en manque peut-il causer cette sensation de peur et d'étouffement que je ne connais pas ?

Zarathoustra me suit partout. Je lis Nietzsche. Je mange. Je me tais. L'horrible crise éclate un soir. La mer dans les yeux, la vision d'horreur et l'humiliation accompagnent ma fuite à Paris. Je dis je suis fière. Je n'accepte pas les cris, les pots cassés, mes fleurs arrachées, la terre noire dans les yeux et dans les cheveux, la rage. Il avait dit cette plante c'est toi et puis il casse la plante. J'ai peur de souffrir, de mourir ici. J'ai peur et ma peur, mon délire de fuir provoquent sa rage. Je ne veux pas ça. J'ai juste besoin de sa force, qu'il me retienne et il me laisse filer, dériver au vent du large. Dans ses yeux je lis la raison qui accuse et blâme ma folie. Aidez-nous, seigneur. Où est donc passé cet Apache ? Je croyais pourtant qu'il viendrait nous sauver, les bras en croix, sans sa croix.

Une journé en train. Je lis Nietzsche. Le métro de Paris. Les gens pressés. Un vieux monsieur me renseigne il dit vous cherchez la rue des Archives? Continuez tout droit et prenez la première à gauche après le square. Nuits froides. Petits matins gris. Café crème et vieilles archives. Cybercafé rue des Halles. Je lis encore Amélie Nothomb, Cosmétique de l'ennemi. Paris est grise, Paris est belle. Jeudi, je me lève à l'aube, je prends encore le train avec Nietzsche pour fuir au bout du monde. Arrivée là, je pose des milliers de questions qui restent sans réponse. Grâce au ciel, je peux encore lire et écrire.

La mer est ici, la mer est au bout du monde. Il y a du vent, le bleu du ciel, des goélands qui font leurs nids sur les toitures des maisons. Revoir la Méditerranée si vite me fait pleurer. Il me manque. En fuyant l'homme qui me faisait peur, j'ai aussi fui l'autre, celui que j'aime et qui fait partie de moi.

L. dit quelque chose comme : ce que nous ne supportons pas chez l'autre c'est une partie de soi que nous n'acceptons pas. Il a dit écrire avec du sang, son propre sang.