Claquin : magnolia

Ce soir-là je voulais partir. J'ai toujours voulu partir, m'enfuir. Sans savoir où, sans même savoir pourquoi la plupart du temps. Partir dans le soleil ou dans la pluie, dans la mer ou dans les étoiles. Partir juste pour suivre la direction des nuages et du vent, jusqu'en haut.

Je ne me souviens plus très bien de la première fois où j'ai voulu partir. Je dis ça, mais c'est faux.

La première fois que j'ai voulu partir c'était l'été et je marchais sur un petit chemin dans la forêt derrière la maison où je suis née. Mes parents étaient occupés à faire je ne sais quoi de très important. J'ai vu un papillon et j'ai commencé à courir pour l'attraper. Le papillon rouge et noir s'est sauvé.

J'aimais ça, j'aimais provoquer la fuite de ce papillon rouge et noir et je trouvais le papillon génial parce qu'il lui suffisait simplement de battre des ailes et de trouver plus loin le calme dont il avait besoin pour vivre en paix.

A force de courir après le papillon je me suis sentie soudain très très fatiguée et alors je me suis couchée par terre et j'ai regardé dans le bleu du ciel. Je me disais que si j'étais assez patiente je pourrais, en observant bien, trouver un chemin qui me permettrait de m'enfuir en sautant par-dessus les nuages.

Je regardais dans le bleu du ciel défiler les nuages et je calculais le nombre et la hauteur de mes sauts et je me souviens que j'ai dû rester là longtemps, je ne sais pas combien de temps. Soudain, j'ai entendu des boum boum dans mon dos. J'ai juste eu le temps de me relever et j'ai vu le cheval arriver : il fonçait droit sur moi.

Il m'a renversée sur le sol. Je l'avais regardé arriver droit dans les yeux, je me souviens que je n'avais même pas peur quand il galoppait de plus en plus vite vers moi et plus il arrivait, plus je le regardais. Je me sentais tellement bien, les yeux dans ceux de ce cheval. Après, je suis tombée.

Je me souviens que c'était l'été, le mois de juillet, et il y avait des cigales et c'est ce jour-là je suis morte, l'estomac écrabouillé sous les sabots d'un cheval fou. Le cheval était une jument. Elle s'appelait Nelly.

Nelly était le cheval de ma préférée mère. Le cheval préféré de ma mère. Je me souviens précisément qu'au moment où il a posé son pied-sabot sur mon ventre, c'était rouge noir chaud et très très tendre. Cette tendresse-là, je n'ai jamais pu la retrouver nulle part.

Voilà. Maintenant, chers lecteurs, vous savez tout. Elle est morte en juillet de je ne me souviens plus trop quelle année. Et puis non, je dis ça mais c'est faux, je me souviens en quelle année c'était, mais je n'ai pas envie de révéler cela aussi puisque vous savez l'essentiel.

L'essentiel c'est qu'elle soit morte d'une overdose de fuite et c'était en juillet et les cigales chantaient et c'était magnifique.