Reni : saint sébastien

J'ai passé la nuit dans le train Paris-Nice avec Jack, je lisais La volonté de puissance de Nietzsche. Lui, il lisait Valium.

Et puis vers 23 heures la porte s'est ouverte et Nietzsche est entré, il s'est assis. Il a lentement avancé sa longue main fine et gantée de noir [des gants avec le bout de doigts coupés] en direction de Jack et il lui a pris son livre.

Nietzsche a ouvert ce livre au hasard et en même temps on aurait dit qu'il savait déjà sur quelle page il allait tomber.

Et puis il a lu pour nous toute la nuit. Sa voix était chaude et il roulait un peu les R. Il a commencé par ce passage de la lettre de Mary-Raspberry, exactement le même que celui que je citais dans ce journal, le vendredi 9 février 2001 :

... je suis sortie de mon corps, je suis sortie du fil linéaire qui détermine temps et époque, et toi aussi tu en es sorti, nous n'étions plus que deux êtres, ayant tous nos âges en même temps et aucun à la fois, nous possédions cette sagesse calme, tranquille et heureuse que tous les poètes ont toujours inlassablement cherchée, cette béatitude intouchable, ce que peu atteignent, ce que je n'aurais jamais pu atteindre seule ou avec un autre.

Et puis il a continué, il lisait, il lisait, et il a tout fini de lire le livre à voix haute, juste pour nous et lui. Une fois tombé le point final, il a refermé Valium et il l'a jeté par la fenêtre que nous avions laissé ouverte parce que ça sentait trop le vieux cigare et la bière importée. Je me disais : la vie est bien étrange, mais en même temps que je trouvais ce geste un peu fou, je pensais : quelle magnifique fin tragique pour un livre.