les sapins verts de Jack

Il n'y a plus de neige sur nos sapins. Elle a toute fondu ces derniers jours. Il fait si doux. On se croirait vraiment au printemps.

Je filme. J'écris comme si je tournais un film. Court métrage. Et je cadre, gros plan sur Jocelyne qui fait sa météo à la télé et sur Jack perdu dans ses branches de sapin vert. Il me dit qu'il aimerait bien que je donne un peu à manger à la grande chatte maigre qui prend le frais sur le bord de la fenêtre.

Il dit que Garf, mon chat, est un homme qui s'asseoit dans la causeuse et qui regarde la télé pendant que j'écris. Je ferai un film sur le chat. Ma caméra regardera Garf qui regardera la télé et dans la télé le caméraman regardera Jocelyne qui regardera ses cartes du ciel pour savoir si la neige va tomber bientôt; et de temps en temps, elle regardera la caméra. Laquelle ?

Ce n'est pas sûr tout cela. Ce matin je me demandais qui regardait qui, je me demandais si les gens tout autour verraient si je disparaissais dans une autre dimension. Certains oui et puis certains non.

Quand tout roule d'une façon si mécanique, que la rosée s'évapore tandis que les pneus avalent toutes ces courses folles et bien j'avoue, parfois, je me laisse pousser par le flot.

Et puis la séance de café, le rituel incontournable, c'est maladif. Parfois, j'essaie de tout faire à l'envers. La nuit au travail, le jour dans les branches de sapin, avec Jocelyne, on joue.

Je fais des séances de cinéma avec la grande chatte maigre, du cinéma avec des Images fixes. Prolifixes. Nous voilà rattrapés par nos commentaires, vue surexposée, flou artistique, givre blanc, vieux miroirs.

J'aime le sapin vert. Les branches sont douces. Il n'a jamais froid.

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les Images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.

Baudelaire : « La vie antérieure »

le projet Voui, voui
je lis, je lis. Aucune transformation depuis la page 20.

Et puis sans y penser, toujours sur la page 20, j'ai collé un accent aigu à Stephanie, un accent réflexe ? J'aime bien qu'il n'y ait pas d'accent sur ce prénom. Je le vire.