le tricheur à l'as de carreau_La Tour

Les journées de congé du temps des Fêtes sont propices au farniente. Alors on mange, on lit, on va dehors, on dort et on joue aux cartes. Et puis le lendemain, on recommence. Une fois n'est pas coutume. Avec Scully, hier soir, je me suis fait plumer.

J'aime bien l'expression « se faire plumer ». Je me demande d'où ça vient, on ne porte pourtant pas de plumes. À moins que ça remonte à l'époque où les femmes portaient des chapeaux à plumes et où les gens jouaient plus souvent aux cartes.

Hier, ici, c'était le XVIIe siècle. On s'est inventé des jeux et des sujets, s'imaginant poser pour le peintre La Tour. Prendre la pose en jouant aux cartes, c'est facile. La pose pendant le jeu, la petite réflexion bouche close, regards en coin. La partie de cartes est un prétexte tout trouvé : Scully sait des choses, beaucoup de choses. Quelque chose se trame entre les invités, deux, trois et quatre personnes. Le jeu a valeur allégorique. La marque du Destin y fait son lit.

Trois joueurs de cartes et une fieffée coquine se sont réunis autour de la table. Nous jouons au Huit et puis nous disputons une partie de prime, l'ancêtre du poker. Nous ne savons pas jouer alors nous inventons les règles à partir d'un vieux bouquin. C'est un Jeu.

Au XVIIe siècle, les jeux de hasard, de dés et de cartes, étaient très pratiqués, bien que l'Eglise les condamnait en menaçant les joueurs d'excommunication. Jouer était interdit par le Roi. Mais le Roi jouait-il avec les Abbés ? Chut... Les parties de cartes clandestines étaient alors infiltrées par des tricheurs professionnels, de fortes sommes étaient communément pariées. Scully a un peu triché. Elle a dit, à moitié morte de rire, c'était juste une stratégie pour gagner.

Du temps que les plumes ornaient les chapeaux et les turbans, on peignait des tableaux de scènes galantes ; et les plumes participaient à construire l'idée d'une vie facile, voire licencieuse. Scully me tend un verre de vin, tandis que sa main gauche maintient fermement le goulot d'une bouteille pointant, sans doute, la personne qu'il s'agit de plumer : moi ? Ah.

Le joueur de gauche tire un As de carreau d'une ceinture de soie, assez large pour contenir des cartes, ce qui laisse penser que l'homme est un tricheur qui sait son métier. Qui c'est celui là ? Et s'ils étaient de mèche pour me plumer, moi ? C'est un Jeu.

Et le tricheur, comme un fauve, un renard futé, a le visage dans l'ombre, il guette sa proie, alors que celle-ci, avec son air gourmé, incarne la crédulité même. J'aime cette image, on dirait de grosses poupées. Mais j'ai perdu ma partie quand même. Je me suis fait plumer.

L'éclairage, latéral lui aussi, était à la chandelle. Relents de la panne de mardi. Le Destin est figé, abstrait. Il porte un costume d'époque.